L'ancienne usine de Cassagne appartenait à un ensemble industriel plus important sur le territoire. En effet, à la fin du 19e siècle, l'ancien moulin farinier est transformé en papeterie sous l'impulsion de l'industriel Léonide Lacroix. En 1874, après avoir loué les moulins de Mazères-Nord, il signe un bail avec Victor Laugard (ou Logard selon les sources) afin d'établir une papeterie au quartier de Bouque-de-Lens à Cassagne.
Les origines du moulin du quartier du Bouque-de-Lens à Cassagne
D'après les sources, dès le 14e siècle, un moulin à farine est attesté à Cassagne, au quartier de Bouque-de-Lens (orthographe variable selon les sources : Bouco-de-Lins, Bouque-de-Lynx). En juin 1306, le comte de Comminges cède un fief à titre perpétuel et irrévocable à Michet de Sainte-Foy et à Jacques de Capens (AD 31, 134 J 345. Extraits du rapport d’expertise dans l’affaire opposant Isidore Janole et Victor Laugard, 7 août 1880).
L'évolution du moulin au 19e siècle
En 1821, il est mis en vente par Guillaume Lasmartres aîné, propriétaire et maire de Roquefort-sur-Garonne et Germain Noguès, curé d'Aspet, pour la somme de 5000 [anciens] francs. Le lot comprend un moulin farinier à trois meules, son canal d'amenée et de fuite, le logement du meunier, les écuries, la cour, l'étable à cochons, les volières et un jardin. L'ensemble de ces biens est compris dans un seul corps de bâtiment (AD 31, 134 J 104. Vente par licitation du moulin à farine de Cassagne, quartier du Bouque-de-Lens, 29 mars 1821 et 12 avril 1821).
Par la suite, la famille Laugard afferme le moulin à Léonide Lacroix, fabricant de papier à cigarettes. L'acte de location du 27 novembre 1874 précise qu'il s'engage à transformer le moulin en papeterie. Cet accord est conclu pour une durée de trente ans à compter du 1er avril 1875. La société L. Lacroix fils paie annuellement 7000 francs pour les neuf premières années, puis 8000 francs pour les années restantes. Peu après, Victor Laugard et Léonide Lacroix signent un nouveau bail le 20 août 1877, permettant un prolongement du contrat pour une quinzaine d'années supplémentaires. Ainsi, cet engagement permet d'exploiter le site jusqu'en 1920 (AD 31, 134 J 104. Baux de l'usine de Cassagne en faveur de Léonide Lacroix, 27 novembre 1874, 20 août 1877).
Grâce à cet affermage, Léonide Lacroix crée un pôle de production de papiers, spécialisé dans le papier à cigarettes. En parallèle, il loue à Isidore Janole et Aristide Bergès l'usine de Mazères-Nord depuis mars 1874. Cette appellation est donnée, plus tard, par l'entreprise afin de la distinguer des usines situées au sud de Mazères-sur-Salat. En 1879, les papeteries de Mazères-Nord et de Cassagne sont reliées par une passerelle. Elle permet de réduire les temps de trajet entre les deux sites et de faciliter le transport des marchandises. Les employés de Lacroix sont les seuls à pouvoir accéder à cette infrastructure.
Les besoins en eau pour la papeterie
Pour l'industrie papetière, les besoins en eau sont primordiaux. Cette ressource sert à la fois à entraîner les turbines et entre dans la composition du papier. Par conséquent, l'industriel doit réaliser divers aménagements pour capter et filtrer l'eau pour garantir une qualité adaptée à la production. Dès 1877, Lacroix installe des conduites d'eau sur plusieurs propriétés afin de capter les sources de la rivière du Lens, affluent du Salat (AD 31, 134 J 64. Accord entre Léonide Lacroix et les propriétaires Fr. Péricole, Joseph Raufast et Jean-Marie Lamarque afin d'installer des conduites d'eau jusqu'à la propriété de M. Lasmartres, 29 août 1877).
En 1881, la société investit le domaine de Gachon appartenant à la famille Barthier à Cassagne. Ce site se trouve en amont de l'usine (AD 31, 134 J 346. Copie du bail de location relatif à la prise d’eau du domaine Gachon, 11 février 1881). Ce domaine doit permettre à la papeterie Lacroix d'établir une prise d'eau alimentant le canal d'amenée et de fuite. Dans le même temps, l'entreprise en profite pour louer les terrains à proximité pour construire des locaux et pour y entreposer le matériel nécessaire à cet aménagement. Le bail est conclu avec Dominique Barthier pour une durée de vingt ans et de 3000 francs par an. Ce bail semble avoir été prolongé puisque, en 1905, la société indique avoir amorti la somme de 47 000 francs correspondant au rachat du bail Barthier à Gachon (AD 31, 134 J 10. PV du conseil d'administration de la société L. Lacroix fils, rapport des usines de Mazères, 1905).
L'impact du développement de la production du papier
Le développement de la production conduit la société à acquérir une maison d'habitation et ses dépendances à Cassagne, en 1884. Ces biens se trouvent face à l'usine. Ils sont utilisés comme espace de dépôt pour les marchandises. Toutefois, les sources ne précisent pas exactement ce qui y est entreposé (AD 31, 134 J 346. Bail de location entre Sébastien Péricole, propriétaire et Léonide Lacroix, fabricant de papiers, pour une maison d'habitation et ses dépendances, 1er janvier 1884, Mazères-sur-Salat). Quelques années plus tard, des logements destinés au concierge et au directeur sont construits à proximité immédiate de l'usine.
La vue la plus ancienne connue à ce jour de l'usine permet de dénombrer près d'une dizaine de bâtiments et une cheminée (AD 31, 46 FI 6, Album d'entreprise de Raoul Combes, [1890-1900]). Les façades des édifices en bord du Salat sont rythmées par de grandes ouvertures. Les murs sont maçonnés. À l'arrière-plan de la photographie, il est possible d'observer deux corps de bâtiments, s'élevant sur deux niveaux. Il pourrait s'agir de l'ancienne chiffonnerie, aujourd'hui détruite.
Par la suite, la société conduit régulièrement des campagnes de travaux afin d'améliorer son activité. Par exemple, entre 1895 et 1896, la grille du canal d'amenée est remplacée par une nouvelle. Elle est directement forgée dans les ateliers de la société Lacroix. Cette réparation est indispensable pour éviter la rupture des moteurs hydrauliques lors des crues. En effet, le Salat peut, par son débit, sa vitesse et les matériaux qu'il charrie, provoquer d'importants dégâts, comme lors de la crue de juin 1875. Ensuite, l'entreprise réalise le boisage intérieur de la toiture de l'usine de Cassagne dans le but d'en garantir la propreté. Des travaux similaires sont menés à Mazères-Nord. Enfin, dans le même temps, ils réparent la table de la machine à papier 3 pour améliorer la qualité de la pâte à papier produite. Elle a été installée en 1879 dans l'usine et elle est toujours présente en 1943 (AD 31, 134 J 142. Police d'assurance des bâtiments, 1943).
Entre 1897 et 1899, Victor Laugard tente de vendre l'usine à la société L. Lacroix fils mais le prix demandé est jugé trop élevé par le conseil d'administration de la société. Le directeur de l'usine d'Angoulême, Jules Durandeau, indique qu'au-dessus de 200 000 francs l'offre du propriétaire sera refusée (AD 31, 134 J 104. Lettre de Jules Durandeau, directeur de l'usine d'Angoulême et administrateur de la société, adressée à Victor Laugard au sujet de l'offre de vente de l'usine de Cassagne à la société L. Lacroix fils, 25 mai 1899, Angoulême).
Le 9 octobre 1901, un incendie se déclare à l'usine en pleine nuit (3h30). Cela entraîne la destruction d'une partie des bâtiments et la perte de matériel (outillage et chiffons). Les édifices sont reconstruits dans les mois qui suivent et une nouvelle organisation est pensée pour éviter un sinistre similaire. À la suite de l'incendie, les chaudières sont éloignées des matières combustibles, notamment des chiffons. Ces derniers ont favorisé la propagation de l'incendie. Cet incident a eu un impact sur la production du papier à Cassagne puisque la machine à papier est arrêtée durant dix mois (AD 31, 134 J 10. Rapport du directeur des usines de Mazères, 1901 ; AD 31, 134 J 62. Incendie de l'usine de Cassagne, 1901).
Quelques années plus tard, la société L. Lacroix fils devient propriétaire de l'usine de Cassagne à la suite d'une vente publique le 14 avril 1920 (AD 31, 134 J 104, Affiche annonçant la vente publique de l'usine de Cassagne, 1920). Cet achat comprend une maison d'habitation, des hangars, des magasins, des chiffonneries, des jardins, des cours, des labours, des vacants, une salle des lessiveurs, une salle des magasins de papiers, une salle d'emballage, une salle des cylindres et turbines, une salle de dépôt des pâtes, une salle des machines et des chaudières, des canaux, digues et prises d'eau sur le Salat. L'ensemble de ces biens s'étend sur une surface de 3 hectares. Le lot est vendu pour la somme de 600 000 francs. Bien que le lot soit adjugé pour 600 000 francs, le coût total de l'acquisition s'élève à environ 800 000 francs, frais annexes compris.
Les besoins en eau de qualité sont une préoccupation constante pour les usines à papier. Les pluies et les crues rendent impropres les eaux du Salat. De ce fait, entre 1926 et 1928, de nouveaux travaux de captation de sources d'eau sont réalisés : installation de puits reliés à une galerie filtrante, construction d'un château d'eau (AD 31, 134 J 8. Rapport du directeur des usines de Mazères, 1927 et 1928 ; AD 31, 134 J 142. Police d'assurance des bâtiments, 1943). Ces aménagements doivent permettre de garantir une eau de qualité et d'éviter l'arrêt temporaire de la production.
Le déclin de l'industrie papetière
Malgré ces aménagements et les améliorations apportées aux machines, l'industrie du papier connaît plusieurs crises entre les années 1930 et les années 1950. La production ne cesse de diminuer. Pourtant, une cité ouvrière est construite à proximité immédiate de la papeterie (AD 31, 134 J 142. Police d'assurance des bâtiments, 1943). Une dizaine de maisons sont édifiées. Elles sont chacune agrémentées d'un jardin clôturé. Dans le même temps, André Lacroix, petit-fils de Léonide, s'installe non loin de l'usine et de la cité ouvrière. Il devient par la suite directeur de la papeterie de Cassagne, maire du village de 1934 à 1945 et député à partir de 1943 jusqu'en 1944.
La Seconde Guerre mondiale (1939-1945) contribue à accroître les difficultés financières et la baisse de l'activité. En 1942, l'usine de Cassagne est partiellement fermée. Elle est suivie de près par celle de Mazères-Nord. Les ouvriers sont licenciés ou en chômage partiel. L'ensemble de l'activité se concentre à Mazères-Sud. La production a pu reprendre progressivement au sortir de la guerre mais la société est considérablement affaiblie.
En mai 1949, les machines à papier 3 et 4 de Cassagne cessent de fonctionner à cause de la baisse des ventes de cahiers de papier à cigarettes et d'un chiffre d'affaires en constante diminution. Cela conduit à la fermeture définitive de l'usine et au licenciement de 200 ouvriers et ouvrières (AD 31, 134 J 15. Procès-verbal de la 166e assemblée du conseil d’administration, Rapport, 14 décembre 1950, Angoulême ; P. Troc, « Industrie papetière en Haute-Garonne et en Ariège : luttes et conquêtes », Y. Le Quentrec et S. Benson, Un Job pour la vie. Les salariés de Job en lutte (1995-2001), op. cit., p. 355., cités dans l'ouvrage dirigé par Jean-Michel MINOVEZ). Néanmoins, la société Lacroix n'abandonne pas le site puisqu'en 1955 elle met en route une centrale hydroélectrique au niveau du canal d'amenée de l'usine. L'entreprise souhaite obtenir un coût du kWh inférieur à celui pratiqué par EDF (AD 31, 6306 W 99. Demande de prêt pour la reconversion des usines Lacroix. Exposé général de l’affaire, janvier 1956, cité dans l'ouvrage dirigé par Jean-Michel MINOVEZ).
Durant le dernier tiers du 20e siècle, l'entreprise vend les terrains à proximité de l'usine et se déleste de son patrimoine immobilier (AD 31, 134 J 104. Promesse de vente de deux terrains, 21 sept. 1981, Cassagne). En 2005, le groupe 3M Purification s'installe dans les anciens locaux Lacroix. Il est représenté par la société Cuno filtration, spécialisée dans la fabrication de papiers filtrants. Ce même groupe loue depuis quelques années, un des anciens bâtiments de la NUC de Mazères-Sud. Aujourd'hui, le groupe Solventum Purification a repris l'exploitation de ces sites.