La fondation (11e siècle)
Guillaume le Bâtard et Mathilde de Flandre visitant le chantier d'une abbaye caennaise.- Enluminure, 1410-1420.- (Bibliothèque de Rouen. ms Y26 f°101).La fondation des deux abbayes à Caen, une de femmes et une d’hommes respectivement vouées à la Trinité et à Saint-Etienne, est relatée dès l’époque médiévale par de nombreux historiographes qui la relient au vœu contrarié de Guillaume le Bâtard d’épouser Mathilde de Flandre. Milon Crespin, prieur de l'abbaye du Bec, et Orderic Vital, moine érudit de l'abbaye de Saint-Evroult l'ont relatée ainsi : Guillaume et Mathilde auraient fondé ces abbayes en expiation de leur mariage jugé consanguin par l'Eglise, en particulier par le pape Léon IX, ce qui peut surprendre, une dispense étant habituellement accordée par le pape dans le cas des unions aristocratiques. S'en tenir au récit des chroniqueurs carolingiens obérerait le sens et les raisons profondes de cette fondation, analysées par les historiens contemporains dans le sillage de Michel de Boüard.
Réuni le 3 octobre 1049 à Reims, le concile interdit bien au comte Baudouin V de Flandre de donner sa fille Mathilde au septième duc de Normandie mais sans en donner la raison. Très inquiet de la politique expansionniste normande, le pape Léon IX, allié du saint Empire romain germanique, voulait sans doute manifester sa volonté de mieux faire respecter les textes canoniques dans un contexte de réforme de l'Eglise qu'il défendait âprement. Cette interdiction eut peu d'effet face à la détermination politique du septième duc de Normandie qui maintint son mariage avec Mathilde de Flandre, célébré à Eu dans l'intimité familiale vers 1050, à la suite duquel les jeunes époux furent frappés d'excommunication par Rome. Peu après son élection, le pape Nicolas II leva les sanctions canoniques contre eux lors du synode du Latran (1059), après d'intenses négociations attribuées à Lanfranc, en échange de la fondation de deux abbayes et quatre hôtels-Dieu à Rouen Caen, Bayeux et Cherbourg. En fin stratège, le duc de Normandie transforma cet acte de pénitence en une formidable opportunité politique.
Un autre chroniqueur, Guillaume de Poitiers a démontré avec finesse, dans ses Gesta Guillelmi ducis Normannorum et regis Anglorum (ca. 1073-1074), combien le duc a su tirer profit de la double vassalité de la Flandre, qui devait son expansion territoriale au Saint Empire romain germanique. Gouvernée par la dynastie des Baudouin, vassale du roi de France et l'empereur, elle formait alors l'une des plus puissantes principautés féodales, notamment par ses échanges commerciaux avec l'Angleterre, d'où elle importait la laine nécessaire à son industrie drapière. L'alliance avec Mathilde, descendante de Charlemagne et nièce du roi de France Henri Ier, sa mère Adèle étant la fille du roi capétien Robert II le Pieux, allait permettre à Guillaume de concrétiser ses ambitions territoriales outre-Manche et de s'allier à l'Empire. L'animosité du roi de France à l'égard du duc de Normandie à partir des années 1051-1052 s'explique peut-être par ce mariage, à une époque où se normalisaient les relations entre le roi et le comte d'Anjou.
La Normandie occidentale, rebelle et belliqueuse, était un sujet préoccupant pour Guillaume qui trouva à Cadomum le lieu idoine pour asseoir son pouvoir au cœur d'un réseau de fondations religieuses et hospitalières. Les sites d'implantation des deux abbayes ont certainement été choisis en fonction du plan des fortifications de la ville établi à la fin des années 1050. Ils formèrent rapidement des pôles d'attraction qui érigèrent la motte castrale en centre urbain. Caen.- Burin, Jacques Gomboust, 1657. (Bibliothèque de Caen. FNI C 1360).La branche féminine de l'ordre bénédictin fut appelée à investir une autre éminence, le rebord du plateau entaillé par le cours de l'Orne dominant à l'Orient le point de confluence avec l'Odon, qui a donné naissance à la plaine alluviale. Cette position géographique lui conférait tous les atouts d'une place forte en contrepoint de la forteresse. Autour des premiers bâtiments conventuels et de l'église, solennellement consacrée le 18 juin 1066 à la Sainte Trinité, s'est rapidement développé un bourg qui deviendra le Bourg-l'Abbesse. Appelée à connaître un grand culte à travers le duché, la Trinité donnait au lieu une portée universelle et œcuménique susceptible de fédérer. Cette cérémonie de la dédicace (ou de la consécration), célébrée en présence de hauts dignitaires de l'aristocratie et de l'Eglise, alors que se préparait la conquête de l'Angleterre (septembre-décembre 1066), revêtit une importance cruciale à divers titres. Ceux-ci transparaissent dans la charte rédigée à cette occasion, remarquablement analysée par l'historienne Catherine Letouzey-Réty : économique (constitution du temporel initial de l'abbaye), administratif (sanctuarisation du budget de fonctionnement de l'abbaye par des dotations prises sur le trésor royal), spirituel (légitimation de l'héritage reçu par les moniales chargées d'entretenir la mémoire dynastique), symbolique (consécration propitiatoire de l'abbatiale pour assurer le succès de la conquête) et mémoriel (par le sacrifice de la fille du couple ducal donnée en oblate).
Dès sa fondation, l'abbaye de la Trinité bénéficia d'exemptions fiscales et fut dotée d'un temporel important. La charte de fondation (1066) lui conférèrent ses premières possessions normandes. Après la conquête de 1066, plusieurs manoirs anglais, situés dans divers comtés (Essex, Dorset, Gloucestershire, Norfolk, Wiltshire), accrurent le temporel de l'abbaye, ainsi que ses ressources en argent et en nature nécessaires au bon fonctionnement de la communauté comme à la poursuite des travaux. Vingt ans après la conquête, la Trinité devint l'une des abbayes étrangères les mieux possessionnées d'Angleterre, comme l'atteste le Domesday Book. L'abbesse exerçait un certain nombre de droits conférés par les chartes ducales (1066, 1082) sur les terres relevant de sa juridiction, tels les seigneuries et baronnies de Saint-Gilles, Calix, Ouistreham, Carpiquet, Saint-Aubin d'Arquenay et leurs dépendances situées dans la vicomté de Caen, parmi lesquels les hameaux de la Folie et de Couvrechef. Le droit de juridiction ecclésiastique, qui s'exerçait par l'intermédiaire d'un official, l'exemptait financièrement de l'évêque. Celui de juridiction ecclésiastique et criminelle (basse et moyenne justice) s'exerçait par l'intermédiaire d'un sénéchal, d'un procureur, d'un lieutenant, d'un avocat fiscal et de sergents. L'exercice de ces droits, contestés, donna souvent lieu à des différends, tant avec le bailli et le vicomte de Caen qu'avec l'évêque du diocèse de Bayeux. D'après le cartulaire de l'abbaye, l'auditoire se trouvait dans le manoir de Saint-Gilles, rue Basse. L'abbaye exerçait également un droit de cheminage sur les chemins de la baronnie Saint-Gilles et de Calix (ou Cally), dont elle vérifiait le bon état avant la tenue de la foire. Enfin, l'abbaye exerçait un droit de présentation (ou de nomination) aux bénéfices des cures de 21 paroisses et de collation des bénéfices simples, notamment de Saint-Agathe (chapelle proche de l'abbaye menacée de destruction dès la Révolution), de Saint-Martin sous la Tour (une des tours de l'église abbatiale) dite de l'Infirmerie.
En 1083, l'église abbatiale accueillit en son sein le corps défunt de son auguste fondatrice avec le don fastueux de ce qui fut appelé plus tard ses regalia, de ses harnachements de cheval et d'objets précieux dont plusieurs provenaient de la terre conquise outre-Manche. De la tombe, subsiste aujourd'hui la dalle funéraire qui repose à l'endroit supposé de son inhumation, entre l'autel majeur et le chœur des religieuses. Le choix de Mathilde et Guillaume (décédé le 9 septembre 1087) de se faire inhumer dans leurs fondations respectives s'inscrivait dans une tradition familiale. Au-delà de leur profond attachement aux lieux, le roi et la reine veillaient au salut de leur âme qu'ils confièrent aux moines et moniales. La reine Mathilde travaillant à la "Telle du Conquest".- Huile sur toile, Alfred Guillard, 1848. (Musée d'Art et d'Histoire de Bayeux).
La gouvernance de l'abbaye fut confiée à des abbesses de haut lignage, recrutées comme les moniales au sein des familles aristocratiques de Normandie, chargées de préserver le statut dynastique de la fondation. Mathilde de Préaux, fille présumée du comte Richard II, fut la première abbesse à assumer cette fonction prestigieuse jusqu'à son décès (1113). A l'instar de la reine Mathilde, les religieuses se firent inhumer dans l'abbatiale et dans le chapitre, comme l'indique parfois le Précis historique sur les abbesses de Caen (La Bataille-Auvray. Musée des Beaux-Arts Caen. Fonds Mancel, ms 80). L'omniprésence de leur armoiries familiales, visibles jusque dans les verrières du chœur, démontrait combien l'abbaye fut, dès l'origine, le domaine réservé de la noblesse.
A la veille de la conquête de l'Angleterre, les deux abbayes caennaises composaient l'alpha et l'omega d'une ville en devenir. Elles exprimaient avec éclat le soutien inconditionnel du couple ducal à l'Eglise romaine et à la réforme pré-grégorienne, introduite simultanément en Normandie et en Anjou par Lanfranc vers 1054-1059, qui allaient favoriser sa promotion royale. Elles constituaient l'aboutissement d'un effort constant pour restaurer la vie monastique, entamée depuis le 10e siècle en Normandie occidentale. Il s'ensuivit un essor monastique sans précédent et un soutien inconditionnel de Rome lors de la conquête de l'Angleterre. La proximité initiale de la Trinité avec le pouvoir ducal, et en particulier la reine Mathilde, conféra aux abbesses successives un grand pouvoir de décision dans l'administration de leur monastère et de leurs biens étendus, de la plaine de Caen aux comtés d'outre-Manche. Elle explique également la mise en place d'un système de gestion administrative centralisé et le degré d'implication de l'abbesse dans la défense de leurs droits et de leurs intérêts jusqu'à la veille de la Révolution.
Une abbaye prospère (12e-début 14e siècle)
La mort de Guillaume, survenue le 9 septembre 1087, réveilla de fortes rivalités féodales. Le cartulaire de la Trinité a relaté ses conséquences désastreuses sur les terres de l'abbaye qui furent saccagées par les seigneurs et l'un des fils de Guillaume, Henri Ier Beauclerc. L'appel du pape Urbain II pour la croisade mit fin aux querelles intestines. Robert Courteheuse partit à Jérusalem en septembre 1096 à la tête d'une puissante armée. Parmi ses hauts faits d'arme, rapportés par les chroniqueurs, la prise de l'étendard au chef de l'armée égyptienne à Ascalon le 12 août 1099, fut le plus insigne. Robert le déposera à son retour au monastère de la Trinité.
La paix retrouvée, l'abbaye connût une prospérité économique et intellectuelle durable jusqu'au début du 14e siècle, au détriment parfois de l'observance de la règle monastique, ce que ne manquera pas de relever l'archevêque de Rouen au milieu du 13e siècle. Devenu un haut lieu de la vie intellectuelle, grâce à l'abbesse Cécile (1113-1127), fille de Mathilde et Guillaume, le monastère mit à profit la proximité de l'Ecole de Saint-Etienne de Caen et l'enseignement de Maître Arnoul, futur patriarche de Jérusalem, pour s'ouvrir aux divers domaines de la connaissance. Les soixante-cinq moniales dénombrées au milieu du 13e siècle formaient une communauté lettrée. De cette période, l'église abbatiale témoigne brillamment au plan architectural. Son extension et son décor sculpté n'auraient pas été possibles sans des dotations financières suffisantes. L'ensemble des chapiteaux de l'abside en constitue l'élément le plus emblématique à l'échelle normande, qui reflète le raffinement culturel de la communauté.
Le rattachement du duché au domaine royal capétien en 1204 lui fit partager les difficultés du royaume, auquel il resta indéfectiblement loyal. Si cet acte politique de Philippe II Auguste (1180-1223) a freiné un temps la prospérité caennaise, il n'a eu que peu d'incidence sur le monachisme normand. Le contexte n'a pas découragé l'abbesse Jeanne (ca. 1182-1229), qui a défendu avec vigueur les droits et prérogatives de son monastère en adaptant le mode d'administration de ses biens anglo-normands. Le cartulaire (ms latin 5650, BnF), confectionné vers 1183-1184, témoigne des stratégies élaborées par cette abbesse en matière de gestion du temporel, dignes des plus grands seigneurs ecclésiastiques. Tout en étant attentive aux enjeux qui pouvaient peser sur le temporel de l'abbaye, en particulier outre-Manche, Jeanne avait à cœur de préserver l'héritage royal, consubstantiel de son identité. Cette abbesse ou ses successeures moins connues, mais tout aussi lettrées, que furent Isabelle de Crèvecœur et Julienne de Sancto Serenico (ca. 1229-1264), ont pu être sensibles aux innovations architecturales venues d'Ile-de-France au début du 13e siècle. C'est sous leur abbatiat que fut entreprise la construction dans le style gothique, à l'emplacement des chapelles échelonnées romanes, d'une grande salle capitulaire, ouvrant sur le bras sud du transept de l'église abbatiale. Cette construction, si différente du roman normand, traduisait en quelque sorte dans la pierre cette allégeance au nouveau pouvoir.
Le "fort Sainte-Trinité"
La Guerre de Cent Ans (1337-1453) inaugura une période plus mouvementée, marquée par des épidémies et des famines récurrentes, qui durera jusqu'à la fin des guerres de religion (1598). Dans ce contexte de grande instabilité, l'abbaye de la Trinité fut autorisée à percevoir redevances et péages sur les foires se déroulant dans l'étendue de sa juridiction.
Les troupes anglaises débarquèrent à Saint-Vaast-la-Hougue et prirent rapidement, le 26 juillet 1346, la ville de Caen, dont le système défensif restait, en dehors du château, faible. L’armée du Prince Noir, fils aîné du roi, s’établit dans l’abbaye de la Trinité désertée par les religieuses, puis pillée comme le reste de la ville. Le désastre accompli, le roi Edouard quitta Caen pour Troarn le 31 juillet laissant dernière lui une garnison forte de 1500 hommes chargée de prendre la forteresse. Après le massacre de ces derniers par les hommes d’armes et les archers génois retranchés dans le château, la ville délivrée en août engagea d’importants travaux de construction ou de confortement des fortifications existantes. A l'instar de la citadelle, l'abbaye de la Trinité dut s'entourer d'ouvrages défensifs sur ordre de Bertrand du Guesclin, lieutenant de Normandie, d'Anjou et du Maine, venu à Caen en 1363. Peu documentés, les ouvrages fortifiés auraient été financés sur le produit de la vente des châsses et de l'argenterie en 1369. Si les sources de cette époque sont peu précises sur l’exacte ampleur des travaux, les œuvres graphiques (plans dressés par l'architecte Louis-Ambroise Dubut (1768-1846) en 1810) et peintes du 1er quart du 19e siècle montrent l’évolution que connaît alors l’entrée de l’abbaye. Dans le prolongement du palais abbatial, précédé de la porterie, fut élevé un imposant donjon (détruit) renforcé par d’épais contreforts sur toute son élévation. L'abbesse exerçait un droit de guet et de garde du bourg et de la baronnie de Saint-Gilles sur tous les bourgeois, manants et habitants de la paroisse. A ce titre, elle nommait journellement, en temps de guerre ou durant la foire, un capitaine, secondé par le lieutenant de la compagnie de Saint-Gilles, pour réquisitionner parmi les vassaux de l'abbaye une armée provisoire. En 1359, le roi confirma l'abbaye dans ses droits de guet et de garde qui dispensaient les habitants de Saint-Gilles de tout autre guet, notamment au château. Malgré ces aménagements, les sièges successifs de 1417 et 1450 la touchèrent durement comme le reste de la paroisse.
Copie du mandement pour faire démolir et raser les citadelles de St Etienne et Ste Trinité de Caen.- N. Huet, secrétaire, 3 janvier 1435. (Archives départementales du Calvados. 2 H 34).Il s'en fallut de peu, cependant, que ces ouvrages défensifs ne soient détruits. Durant l'occupation anglaise (1417-1450), le roi Henri V s'établit au monastère de la Trinité jusqu'en 1417, date à laquelle Jean de Lancastre, duc de Bedford, y installa son quartier général. Il ordonna au bailli de Caen de faire raser ses fortifications par mandement du 3 janvier 1435. Cette décision s’explique à la lumière d’événements qui menaçaient directement le pouvoir de l’occupant. En effet, durant l’hiver 1434, Jean de Chantepie écuyer du pays d’Auge mena une insurrection paysanne, qui marqua un temps fort de la résistance normande à l’occupation anglaise. Constituant une armée de fortune, les révoltés se massèrent autour de Caen, siège du bailliage et cœur du gouvernement anglais confiés aux hommes de main du duc de Bedford, Richard Harington et Jean Fastolf. L’ordre de raser les murs de clôture et les fortifications des deux abbayes intervint durant cet assaut populaire, afin d’empêcher le peuple insoumis de s’y retrancher. Ce dernier arriva cependant à pénétrer dans la ville. Il s’établit dans l’abbaye Saint-Etienne d’où il fut chassé par les défenseurs avant d’être massacré dans les faubourgs de Vaucelles. Selon la tradition, les fortifications de la Trinité durent leur maintien à l'opposition tenace de l’abbesse Marguerite de Thieuville (1434-1441). Cet épisode montre encore une fois le fort pouvoir de l'abbesse et sa capacité de s'imposer à l'ennemi le plus redoutable. La protection des bâtiments et des reliques comme de leurs personnes demeura une préoccupation constante des bénédictines qui obtinrent le 22 avril 1437, d’Henri VI roi d’Angleterre et de France, le droit de garde et de guet jour et nuit.
Ancienne Abbaye aux Dames (Aujourd'hui Hôtel-Dieu), avant la démolition du Donjon et de la Porte d'entrée.- Lithographie, Jules Ramond d'après Constant Edouard Le Nourrichel, 1878. (Bibliothèque universitaire Droit-Lettres de Caen. N RB II d 1 15376 BUDL. DLFDN).
Le temps des convoitises et de la restauration de l'observance (16e-17e siècles)
Libérée du joug anglais en juin 1450, la ville de Caen ressortit affaiblie des ravages de la guerre et de la peste. Sa situation géographique l’exposait particulièrement aux guerres civiles et aux épidémies, freinant la reprise démographique et économique. L’ascension de la bourgeoisie et de l’aristocratie s’accéléra vers 1530 sur fond de dissensions religieuses. Le calvinisme trouva en Normandie et à Caen, notamment au sein de son université, de nombreux adeptes. En mai 1562, l’église abbatiale subit le pillage des troupes protestantes de Gaspard II de Coligny, amiral de France, venues à Caen assiéger la citadelle le 5 mars 1562, qui profanèrent la sépulture de la reine Mathilde mais laissèrent intacte sa dépouille. Les vassaux profitèrent de ce saccage pour brûler les archives foncières du monastère, des registres et papiers terriers, des baux à ferme de plusieurs terres et seigneuries. Entre temps, le monastère connût un changement majeur dans son mode de gouvernance. L'instauration de la commende par le concordat de Bologne (1516) modifia le mode d'élection des titulaires de cet imposant bénéfice ecclésiastique. Autrefois élue par la communauté, l’abbesse était désormais désignée par le roi qui lui confia un bénéfice régulier (abbaye, prieuré) sans obligation de résidence. Ce changement eut plusieurs conséquences. Il accentua durablement les tensions entre la communauté et l'évêché, sur la question des privilèges ecclésiastiques, en particulier celui de l'exemption de l'ordinaire. Elle fragilisa le respect de la clôture et de la règle au cœur, obligeant les abbesses à la remettre régulièrement au cœur de la gouvernance monastique, inextricablement liée à de puissantes familles. Quatre membres de la famille Montmorency se succédèrent à la tête de l'abbaye. La gouvernance de Louise de Mailly (1533-1555), première abbesse nommée par le roi et nièce par sa mère du connétable Anne de Montmorency, marqua une étape importante de l’ancrage politique de cette famille en Normandie. Durant plus d’un siècle, celle-ci s’ingéra dans l’administration du monastère par l’implication d’agents chargés de défendre ses intérêts tout en veillant à la continuité dynastique. Forma juramenti ou formule de serment de Madeleine de Montmorency, recto.- 5 novembre 1588. (Archives départementales du Calvados. 2 H 25/4).Au décès de Louise de Mailly fut nommée par le roi Henri III, à la tête de la Trinité, Madeleine de Montmorency . A la suite de la journée des Barricades (12 mai 1588), le roi cherchait à se réconcilier avec Henri Ier de Montmorency, opposant à la Ligue et frère de la future abbesse, afin de maintenir les liens avec son allié, Henri de Navarre, chef du parti protestant et héritier du trône. Ce geste pourrait ainsi présager les concessions royales faites à l’égard des Montmorency dès la fin de l’année 1588. Il satisfit les intérêts financiers qu’Henri de Montmorency avait directement à la Trinité, abbaye prospère aux forts revenus. Il put ainsi compter sur l’intendant de la communauté, Jacques Barrin, pour obtenir des prêts. Ce chanoine de la Sainte Chapelle était avant tout un agent de Montmorency comme l’avait été son père pour le « grand connétable ». Dès les premiers symptômes de la maladie de Madeleine, au printemps 1597, il s’empressa d’avertir Henri de Montmorency et sa seconde épouse, Louise de Budos, pour préparer sa succession. Durant son gouvernement, Madeleine avait commandé un cénotaphe, où elle s'était faite représenter avec ses sœurs, scellant dans la pierre le principe de continuité dynastique à la Trinité. De cette réalisation fastueuse et de bien d'autres, sans équivalent dans la statuaire funéraire à Caen au 16e siècle, il ne reste rien en dehors des relevés qu'en fit La Bataille Auvray au 18e siècle (Précis historique sur les abbesses de Caen).
Cénotaphe de Madeleine de Montmorency et de ses soeurs Anne et Louise, f°41.- Encre et lavis d'encre sur papier, Auvray de la Bataille, avant 1720. (Musée des Beaux-Arts de Caen, fonds Mancel. Ms 80).
Après la mort de Madeleine de Montmorency, survenue le 10 décembre 1598, le roi Henri IV garantit au connétable de Montmorency, son frère, qui percevait une pension de ce bénéfice féminin, la nomination de sa belle-sœur, Laurence de Budos (1598-1650), alors âgée e 12 ans, à la tête de la Trinité. Celle-ci hésita à prendre le voile. De son côté, tirant parti de la vacance du siège abbatial, la prieure Jacqueline du Saussay décida de défier le contrôle dynastique en place en sapant l’autorité de la nouvelle abbesse. C’est dans ces circonstances difficiles que Laurence de Budos fit son entrée à la Trinité en toute fin d’année 1599. Le désordre régnait alors à la Trinité. La communauté, qualifiée par le médecin de Madeleine de Montmorency de « troupe froquée » uniquement gouvernée par la passion et l’envie, passait son temps à recevoir à toute heure tout en se complaisant dans une vie adoucie par les soins d’une nombreuse domesticité. Elle apparaît surtout fragilisée par les années d’abbatiat des Montmorency, dont la sympathie pour le protestantisme entraîna le départ définitif d’une dizaine de religieuses du couvent.
Portait de l'abbesse Laurence de Budos.- Huile sur toile, 1ère moitié du 17e siècle. (Musée d'Art et d'Histoire de Bayeux).Au seuil du 17e siècle, un double défi attendait l'abbesse de la Trinité : remettre en état les bâtiments conventuels avec des moyens financiers restreints et restaurer la règle de saint Benoît, exigeant la construction de locaux adaptés que les dégâts des guerres de Religion rendirent plus impérieux. Près d’un siècle après les tentatives de l’abbesse Isabeau de Bourbon d’imposer une règle plus rigoureuse (1515), Laurence de Budos engagea avec zèle la réforme de son monastère. Prenant exemple sur les abbayes de Montmartre et de Montivilliers, elle rétablit la règle et plus particulièrement la clôture, rédigea les statuts du monastère notamment pour prodiguer les sacrements aux malades ou organiser les funérailles. En 1622 et 1623 furent imprimés le Processional et un Office propre des festes particulières de l’abbaye.
Bref mémoire des chartes, antiquitez et fondations de l'abbaye de la Trinité de Caen, f°2.- 1624. (Archives départementales du Calvados. 2 H 5).
Processional dressé pour l’usage des Dames religieuses du royal monastère de Saincte Trinité de Caen (...) par le commandement de très-religieuse Dame Sœur Laurence de Budos, Abbesse dudict Monastère : page de titre.- 1622. (Bibliothèque de Caen. FN B 841 RES).Le cérémonial qui accompagnait l'intronisation dans la communauté revêtit alors un éclat particulier, ce dont témoignent les tableaux commémoratifs réalisés à l'occasion de la formulation des vœux.
Profession de Laurence de Dizimieu, religieuse du monastère de la Sainte Trinité de Caen.- Huile sur vélin, 1622. (Bibliothèque de Caen. Ms in-fol° 181).Le développement de la communauté obligea Laurence de Budos à construire vingt cellules supplémentaires en 1649 et des dortoirs adjacents à l’infirmerie. Dans le même temps, la communauté mit tout en œuvre pour défendre ses privilèges, notamment son droit d'exemption de la juridiction de l'ordinaire comme du paiement des octrois ou de jouissance du franc salé. A partir de 1650, les nombreux arrêts du Conseil du roi et les procès témoignèrent de son obstination au point de dégrader considérablement ses relations avec la ville de Caen et l'évêché de Bayeux. En décembre 1695, l'évêque François de Nesmond se vit ainsi refuser l'accès à l'abbaye, l'empêchant d'exercer son droit de visite et de contrôle. Il faudra attendre 1730 pour faire admettre à la communauté le caractère non exempt de l'abbaye.
Un siècle de reconstruction et d'embellissements (18e siècle)
L'impulsion donnée par l'édit royal de 1666, par lequel Colbert ordonnait la reconstruction des abbayes, ne se concrétisa à la Trinité qu'au tournant du 18e siècle. Le mémoire dressé lors de la visite épiscopale du 13 décembre 1695 révéla le fort endettement de l'institution à la fin du 17e siècle et la ruine des bâtiments, « manquant de toutes choses nécessaires à la vie », et dont la réparation était évaluée à plus de cent mille livres. La communauté comprenait alors cinquante religieuses et cinq novices, secondées dans leurs tâches quotidiennes par trente domestiques et journaliers.
Veüe de l'Abbaye de la Saincte Trinité de Caën. Fondé par Guillaume le Conquerrant Roy d'Angleterre et duc de Normandie, pour des religieuses bénédictines. Dessiné du costé des prez 1702. Plume, encre de Chine et aquarelle, Louis Boudan, 1702. (Paris, Bibliothèque nationale de France, département des Estampes. VA-14(4)-FOL).L'initiative de la reconstruction des bâtiments conventuels constitua le grand œuvre de la communauté bénédictine au 18e siècle. Elle revint à l'abbesse Gabrielle Françoise de Froulay de Tessé (1698-1720), cependant que les sources, quasi absentes, documentent assez mal la première phase des travaux qui commença au début son abbatiat en 1698, date portée sur un dessin de l'élévation des parloirs. En dehors de quelques documents graphiques datant de 1702, l'évolution du chantier se comprend surtout à la lumière des sources de la 2e moitié du 18e siècle. Le plan des nouveaux bâtiments est dû à l'un des moines les plus actifs de la congrégation de Saint-Maur, qui joua un rôle capital dans le redressement de l'ordre bénédictin en rénovant ses monastères médiévaux : dom Guillaume de La Tremblay (1644-1715). Le moine architecte œuvrait au même moment sur le chantier de l'abbaye Saint-Etienne, dont le projet de reconstruction est lancé en 1699, le chantier débutant en 1704. Contrairement à l'abbaye masculine, aucun autre nom d'architecte ou d'entrepreneur n'est à ce jour connu pour la première phase du chantier qui voit l'achèvement des parloirs, de l'aile sud et d'une partie de l'aile ouest du cloître jusqu'à hauteur de l'avant-corps central.
L'interruption des travaux coïncida, semble-t-il, avec la fin de la gouvernance de Françoise de Froulay de Tessé en 1729, qui avait succédé à sa tante en 1720, dans un contexte économique national défavorable (les caisses de l'Etat étaient vides). Dans une déclaration des comptes du monastère, datée du 10 juin 1790, l'abbesse Marie-Aimée de Pontécoulant justifiait la prise de rentes hypothèques et viagères par des dépenses extraordinaires lors de l'élévation des nouveaux bâtiments et l'aménagement des jardins en 1755. En effet, les sources indiquent que sa prédécesseur, Cécile de Belzunce (1745-1787) contracta plusieurs rentes dès 1768 pour financer l'achèvement des bâtiments conventuels, interrompus pendant une dizaine d'années. Les 7 000 livres que l'abbaye pouvait économiser par an sur ses revenus annuels n'auraient pas suffi à financer le chantier. Portrait de l’abbesse Cécile de Belzunce et son cadre.- Huile sur toile, Michel-Hubert Descours, 3e quart XVIIIe siècle. (Caen, Musée des Beaux-Arts, Inv. 83.1.1).Ceci décida Cécile de Belzunce à solliciter une aide financière du roi. Le 16 mars 1767, le secrétaire d'Etat Bertin informa l'intendant de la généralité, François-Jean Orceau de Fontette (1752-1775), de sa requête. Le 10 avril courant, ce dernier lui indiqua que la communauté ne pouvait effectivement financer un tel projet, sur ses seuls revenus annuels. Il défendit également, bien que le trouvant "informe", le devis estimatif s'élevant à 217 340 livres établi en 1765 par l'ingénieur de sa généralité, Guillaume Viallet (ca. 1728-1772). La communauté rejeta celui-ci et s'adressa à un architecte local, Jean-François-Etienne Gilet (1736-1803), résidant à Coutances (Manche) puis en la paroisse Saint-Jean à Caen, pour établir les plans des bâtiments claustraux restant à reconstruire, à savoir la moitié septentrionale de l'aile ouest et la totalité de l'aile nord, ainsi que ceux de la basse-cour. Le 30 août, le roi donna son accord pour l'octroi d'une aide de 120 000 livres, prise sur le bénéfice des loteries, sous réserve de lui céder la nomination gratuite à perpétuité de six religieuses à recruter parmi les familles nobles déshéritées de Normandie, ce que l'abbesse accepta par acte capitulaire du 5 octobre 1767. Afin de contrôler la bonne gestion des fonds, Bertin nomma "commissaire du chantier" l'intendant Fontette, qui portait alors le projet de transformation urbaine de la ville de Caen. Nul doute que la communauté bénédictine bénéficia de ce contexte local favorable, lui permettant de contribuer à l'embellissement de la cité.
Vue cavalière de l'abbaye royale Sainte Trinité de Caen.- Gravure, François-Philippe Charpentier, août 1774. (Bibliothèque de Caen. FNE 2345). La destruction programmée des ouvrages fortifiés dessina une nouvelle géographie de la circulation (Jean-Claude Perrot) pour relier la ville et ses faubourgs. Promenades, places, mails bouleversèrent le tissu urbain ancien et ses fortifications pour l’adapter aux exigences de la modernité. La fluidité des communications entre quartiers et faubourgs, la circulation croissante des hommes et des marchandises et l'aération du tissu urbain à des fins sanitaires constituaient alors les nouvelles formes urbaines. Alors que le chantier de reconstruction de l'abbaye reprenait, étaient modifiés l'environnement du site et son bourg, afin de le désenclaver. Cette opération induisait le percement de voies à travers les vastes herbages de l’abbaye en bordure desquelles le port se développait, le comblement des méandres et la canalisation de l’Orne, la construction d’un pont sur la rivière qui se prolongerait par une place et une rue menant à la paroisse Saint-Gilles.
Plan de la Ville de Caën et de ses abords comprenant les projets d'agrandissement, d'utilité et d'agrément, dont elle est susceptible. Rédigé par les ordres de l'administration par le Sr Le Febvre ingénrieur en chef des Ponts et Chaussées, Ports de commerce et autres ouvrages publics de la Généralité de Caën. Dressé par les SS. Mangin géographes des Ponts et Chaussées.- Plan, 1778. (Service historique de la Défense de Vincennes. GR 1 Vh 490).
En 1777, alors que le coût du chantier s'élevait à 379 000 livres, la communauté bénédictine comprenait une petite trentaine de religieuses, 8 novices, 14 sœurs converses, 21 tourières et servantes. Elle prenait en charge l'éducation des jeunes filles pour lesquelles l'abbesse rédigea des manuels. Ce dispositif permit notamment à Jacques-François de Corday, seigneur d’Armont de placer deux de ses filles – dont Marie-Anne-Charlotte âgé de 14 ans - au décès de son épouse le 9 avril 1782. Enfin, Cécile de Belzunce renouvela les Constitutions de l'abbaye qui furent publiées en 1786.
Au décès de Cécile de Belzunce, le 31 janvier 1787, succèda sa coadjutrice, Marie Jacqueline Aimée le Doulcet de Pontécoulant (1787-1788). Celle-ci s'adressa au même architecte pour réaliser les ultimes travaux d'embellissement de l'église paroissiale, qu'il réalisera en collaboration avec son fils marbrier à Paris : transformations du bâtiment des parloirs, en vue d'accueillir le logis abbatial, et construction de l'école des Sœurs de la Charité de Saint-Gilles. A la veille de la Révolution, l'aile nord du monastère restait inachevée.
Un bien national occupé
La Révolution française mit fin à près de 800 ans d'occupation bénédictine. La vie des religieuses bascula, ne pouvant plus subvenir à leurs besoins, ni pourvoir aux œuvres de charité dans les paroisses dépendant de leur juridiction, comme à Saint-Gilles. En 1792, Ses biens mobiliers furent vendus et les clefs du monastère remises au District de Caen.
Dans la perspective de la nationalisation des biens ecclésiastiques, un état général des biens et revenus du monastère fut dressé le 11 février 1790, comprenant dans un terrain clos de murs d'une superficie de 22 acres (soit près de 9 hectares), des bâtiments claustraux, des cours, des jardins plantés d'arbres, un jardin potager, une basse-cour et des carrières. Au cours du mois de juin, les comptes de l'abbaye furent minutieusement examinés, ses religieuses identifiées et dénombrées. La communauté déclarait un bénéfice s'élevant à 77 990 livres et un déficit à plus de 53 000 livres. Les scellés apposés sur la porte du chartrier, les archives furent transférées aux archives générales du District du département installées dans l’abbaye aux Hommes (Saint-Etienne). S’ensuivit une série de déclarations faisant état du site monastique et de ses biens-fonds (immeubles) en vue de leur vente. Pour le compte du District du département, l'architecte Gilet fut chargé d’expertiser les biens des différentes communautés religieuses de la ville de Caen, dont ceux de la Trinité. Plan de la ci-devant Abbaye de sainte trinité de la ville et municipalité de Caën. District de Caën, département du Calvados.- Plume et encre de Chine, Jean-François-Etienne Gilet, 12 janvier 1793. (Bibliothèque de Caen. Ms in-fol° 114).
Abbaye de Ste Trinité de Caen [expertise de la communauté religieuse], f°12.- Jean-François-Etienne Gilet, 12 janvier 1793. (Bibliothèque de Caen. Ms in-fol° 114).La communauté fut contrainte de quitter le site monastique réuni au Domaine national par suite de la loi du 18 août 1792. Elle se réfugia d’abord chez les Ursulines, situées dans l’actuelle rue Pasteur, avant de rejoindre définitivement les bénédictines de Bayeux en 1806. Le mobilier en fut inventorié et mis en vente place Saint-Sauveur dès le 24 septembre 1792, le pressoir étant vendu le 1er mars 1794. Gilet fit l'acquisition de l'auditoire, de la chapelle Sainte-Agathe et de plusieurs terres. En 1793, l'accusateur public du dépôt du Calvados interrogea les religieuses sur leurs comptes. Dès cette époque, la commune prit conscience des potentialités du site monastique, estimant qu'il pourrait être divisé pour accueillir "un "établissement soit de bienfaisance ou d'éducation publique" et que ses terrains très étendus pourraient être en partie vendus. Mais les événements laissèrent un temps ses réflexions en suspens.
Dès l'insurrection du Calvados, les vastes bâtiments conventuels furent affectés aux armées. La ville comptait cinq casernes dont trois furent établies dans d'anciens couvents. Le 24 décembre 1792, le 22e régiment de chasseurs à cheval de l'armée des Côtes de Cherbourg logea dans l'abbaye avec près de 900 chevaux, dévastant les récoltes des jardins. En prévision de l'installation du magasin à fourrage (1795-1799), dans l'ancienne église abbatiale, Pierre Queudeville, architecte du district de Caen, établit un mémoire de travaux urgents le 3 février 1794. Le 19 août 1795, le directoire du District autorisait la direction centrale de l'habillement des troupes de l'armée des Côtes de Cherbourg à établir ses ateliers dans la salle du chartrier. Elle résida ensuite dans le chœur de l'église jusqu'en 1809. Du fait des dégradations, l'abbaye ne fut pas retenue pour accueillir le lycée d'instruction publique.
Estimation des jardins occupés par la 14e cohorte de la Légion d'honneur, f°1.- Pierre Queudeville, 10 octobre 1805. (Archives départementales du Calvados. 1 Q 512).L'occupation militaire des bâtiments se poursuivit sous l'Empire avec la Sénatorerie puis la 14e cohorte de la Légion d'honneur, dont le chancelier Louis Savary se rendit, le 5 avril 1801, adjudicataire à titre de locataire des maisons, du parc et des jardins de l'abbaye. En 1805, le ministère de la Guerre décida de rendre une partie des jardins, jugés d'aucune utilité militaire, aux Domaines.
Procès-verbal constatant la remise aux Domaines des jardins et terrain dépendant de la caserne de l'abbaye aux Dames à Caen, f°1.- Direction du Havre, 14e Division militaire, 19 juin 1805. (Archives départementales du Calvados. 1 Q 512).Le 7 mai 1809, la Légion se dessaisit du site monastique au profit du département de l'Intérieur, moyennant une rente annuelle de 5 000 francs.
Le dépôt de mendicité (1812-1818)
A compter du décret du 5 juillet 1808, l’autorité préfectorale fut chargée de mettre en œuvre la politique d’extirpation de la mendicité dictée par l’Empereur, dans un contexte de réorganisation administrative du système pénitentiaire. Siège de la 14e cohorte de la Légion d’honneur, le site monastique fut choisi par le Conseil des Bâtiments civils, pour y établir le dépôt de mendicité du Calvados, à la suite du décret impérial du 21 octobre 1809 qui instituait un dépôt par département. Lettres de création du dépôt de mendicité pour le département du Calvados, f°1.- Minute de la Secrétairerie d’état, 21 octobre 1809. (Archives départementales du Calvados. 1 Y 1081).Cette institution, supprimée en 1790, ressuscitait sous un autre nom les maisons de force instituées dans chaque généralité par arrêt du Conseil d’état de 1767. L’objectif restait le même : éradiquer la mendicité et la misère itinérante, offrir une assistance à une population en détresse incapable de subvenir à ses besoins, permettre à tout individu de se racheter par le travail, valeur exaltée par le régime en place. Lieu d’enfermement punitif, le dépôt devait contribuer, aux côtés des établissements de bienfaisance, au redressement moral d’êtres en déshérence – aussi divers que vagabonds, fainéants et libertins – pour favoriser leur réintégration. Les dispositions du code pénal de 1810 donnèrent un cadre juridique à la mise en œuvre de cette politique répressive.
Dépôt de mendicité dans la ci-devant abbayë aux Dames de Caën. Plan du rez-de-chaussée.- Encre sur calque, Louis-Ambroise Dubut, 30 mai 1810. (Archives nationales de France. F/21/1878).Le ministre de l’Intérieur missionna l’architecte Louis-Ambroise Dubut pour adapter l’ancien monastère de la Trinité à cette nouvelle dévolution. L’architecte rendit son rapport le 28 février 1810. Cependant le préfet, le baron Alexandre Méchin, exigea une réévaluation des ouvrages dont l’estimation fut arrêtée le 12 février 1811 à 110 445 francs. Les travaux, adjugés à l'entrepreneur Jean-Jacques Martin, par ailleurs chargé de l'agrandissement de l'hôtel de la préfecture et du canal de l'Orne, eurent une grande incidence sur la distribution intérieure des bâtiments monastiques. Dans l’ancien donjon arasé furent aménagés le corps de garde, les bureaux du greffe et les cachots. Redonner l’amour du travail et de la discipline à la population incarcérée exigeait la création d’ateliers qui furent établis dans l'église abbatiale. Réfectoires, cuisines, boulangerie, buanderie et bains prirent place au rez-de-chaussée du cloître, l’étage étant réservé aux dortoirs. Cachots, salle de discipline, ateliers, réfectoires, cuisines, boulangerie, buanderie et bains furent aménagés dans l’église et au rez-de-chaussée des bâtiments claustraux, dont l’étage accueillit les dortoirs. Au terme des travaux, plus coûteux que prévu, le préfet prit un arrêté le 15 janvier 1812 ordonnant l’ouverture du dépôt le 1er février et par conséquent l’interdiction de la mendicité sur toute l’étendue du Calvados.
Arrêté ordonnant l’ouverture du dépôt de mendicité et interdisant la mendicité dans toute l’étendue du Calvados.- Préfecture du Calvados, 15 janvier 1812. (Archives départementales du Calvados. 1 Y 1081).
C’est dans un contexte économique défavorable, marqué par la disette et les émeutes populaires, que le conseil d’inspection et de surveillance du dépôt prit ses fonctions le 8 août 1812. Nommant les membres du personnel, il avait pour mission de relayer l’information auprès du préfet, administrateur de droit du dépôt. Face à la montée de la mendicité, le préfet exigea, à titre préventif, l’arrestation et l’enfermement de mendiants mineurs. Ces derniers devinrent majoritaires, le dépôt comptant 197 enfants en 1817 sur 221 reclus. L'établissement fut très vite confronté aux fortes dépenses consécutives aux travaux d'appropriation et à l’augmentation du prix des denrées. En dépit des mesures prises pour rendre l’établissement autosuffisant, son déficit budgétaire s’aggrava. A l’encontre des directives impériales, le dépôt de mendicité de Caen tenta de diversifier son activité en élargissant l’accueil aux insensés jusque-là enfermés dans celui de la Maladrerie à Beaulieu. Le 15 janvier 1813, l’architecte Dubut fournit un devis pour le quartier des insensés projeté dans l’enceinte du dépôt de mendicité. Le projet, bien que non réalisé, montrait une tentative de faire coexister sur un même site mendiants et déficients mentaux, et marquait une étape importante de la politique sociale et de l’assistance en France.Quartier des insensés projetté dans l’enceinte du Dépôt de mendicité du Calvados à Caen - Plan, encre, lavis d’encre, aquarelle, Louis-Ambroise Dubut, 15 janvier 1813. (Archives départementales du Calvados. 1 Y 1227).
L’implantation d’un hôpital militaire durant la campagne de France, dès février 1814, et d’un casernement prussien en 1815 ajoutèrent au déficit comptable. Ces occupations militaires entraînèrent le transfert des reclus dans d'autres hôpitaux du département. Les prisonniers furent réquisitionnés pour assurer les soins ou effectuer les gros travaux à l'hôpital. Soupçonnant des malversations financières, la préfecture commanda un rapport rendu en janvier 1816. Le bien-fondé de l'établissement, accusé d'une gestion opaque et complexe, fut remis en cause par l’aggravation de son déficit budgétaire en 1817. Le Département vota sa suppression en juin 1818, malgré les propositions du préfet pour y adjoindre un quartier correctionnel ou un hospice pour les épileptiques et les fous. Au 7 août, le dépôt comptabilisait 229 pensionnaires.
Sur les 59 dépôts ouverts sous l’Empire, près de vingt furent fermé en 1814. La suppression du dépôt de Caen fut entérinée par ordonnance royale du 26 août 1818.
L’Hôtel-Dieu (1821-1908)
Vidés de leurs pensionnaires, les bâtiments abbatiaux à nouveau vacants en 1818 suscitèrent de multiples propositions de reconversion. Le préfet, Casimir Guyon de Montlivault, demanda de réétudier le projet d’implantation d’une maison de correction associée à plusieurs hospices et hôtels-Dieu. En prévision de sa réaffectation au culte pour les besoins de l’hôtel-Dieu, l’église devait bénéficier d’un nouvel aménagement liturgique – que les ateliers du dépôt de mendicité avaient bouleversé – capable de rassembler autour du maître-autel une population importante. L’environnement urbain de l’ancien monastère fut également repensé autour d’un vaste parvis circulaire donnant sur la petite place Saint-Gilles où convergeaient de larges avenues. Émue de la ruine du « plus bel édifice de Caen », la Ville demanda au Conseil Général sa cession par délibération du 17 juin 1818, entérinée par ordonnance royale du 10 février 1821. Ordonnance royale entérinant la cession des bâtiments monastiques à la ville de Caen, f°1.- Ministère de l’Intérieur, 10 février 1821. (Caen, Archives départementales du Calvados. 1 Q 512).Pour remédier à la situation déplorable de l’ancien Hôpital général de Caen, fondé en 1655 dans le quartier Saint-Jean, elle décida de le transférer dans l’ancienne abbaye, rétrocédée par ordonnance royale du 22 mai 1822 à la commission des Hospices, après avoir recueilli l'adhésion de la communauté médicale. Aussi la translation, effectuée en grande pompe le 6 novembre 1823, fut-elle l’occasion pour les autorités religieuses, civiles et militaires de témoigner, suivant le mot du maire, le comte de Vendeuvre, leur « amour pour les malheureux ».
L’économie de l’hôpital fut confiée à vingt-quatre religieuses cloîtrées de l’ordre des Augustins, plus aptes à « supporter l’aspect dégoûtant de toutes les infirmités humaines ». D’une capacité d’accueil de 400 malades, l’établissement fut adapté à ses nouvelles fonctions de charité (en priorité aux plus indigents), et d’instruction médicale, le plaçant à la pointe de la recherche. Le corps médical voyait, dans l’ancien site monastique, des bâtiments sains et un environnement préservé des usines, propres à servir leurs théories hygiénistes naissantes. Partie intégrante des soins thérapeutiques, les anciens bâtiments conventuels furent adaptés aux exigences de la doctrine aériste. Les cours et les promenoirs, le cloître et le parc devinrent ainsi autant de lieux thérapeutiques. Les travaux d’aménagement furent confiés à Émile Guy (1795-1866), nommé architecte de la ville le 24 août 1821. Ils entraînèrent la destruction des bâtiments monastiques les plus anciens, considérés comme des « masures et constructions inutiles » - selon les termes du conseil municipal le 18 septembre 1821 -, qui masquaient la vue sur l'abbaye et rendaient son accès indigne d'un monument jugé, au plan artistique, en tout point remarquable. Elévation d'une partie du portique et du passage couvert fermant la cour d'entrée de l'Hôtel-Dieu.- Encre sur calque, Emile Guy, septembre 1837. (Archives nationales de France. F/21/1878).Cette mesure peut paraître aujourd'hui paradoxale alors qu'émergeait l’identité normande, portée par les élites et la Société des antiquaires de Normandie (1824). Sur les plans d'Emile Guy, fut créée une nouvelle entrée, un passage couvert prolongé d’un portique reliant un nouveau corps de bâtiment pour former une cour carrée. Cet ensemble fut achevé bien après le premier devis de 1823, sur des plans remaniés en septembre 1837 et validés par l’inspecteur général des Bâtiments civils, Edme Grillon, le 20 juin 1839. Les interventions d’Émile Guy à l’église, de 1825 à 1837, furent moins heureuses et sévèrement critiquées par ses pairs, de Paul Abadie à Prosper Mérimée, qui proposa en 1853 la nomination d’un nouvel architecte, Victor Ruprich-Robert. Au terme des travaux, l'ancienne église abbatiale devint, en vertu de l'arrêté préfectoral du 13 septembre 1864, l'église paroissiale Saint-Gilles. L'ordonnance épiscopale du 24 décembre de la même année autorisa le transfert du culte paroissial dans une partie de l'édifice, jusqu'à la naissance du transept, le restant étant mis à disposition de la communauté religieuse de l'hôtel-Dieu.
Détail du fronton de l'entrée de l'Hôtel-Dieu.A l'hôtel-Dieu, étaient admis les malades indigents et curables résidant à Caen. Le règlement du 23 avril 1828 catégorisait les malades suivant leurs capacités financières à régler les frais médicaux. Les conditions d'admission requéraient trois certificats délivrés par le curé, le commissaire de police et le médecin des pauvres. Afin d'endiguer l'afflux des malades, la commission administrative des Hospices civils établit dès 1830 des critères d'admission de plus en plus stricts, permettant de réorienter les aliénés et les incurables vers le Bon Sauveur et l'hôpital général Saint-Louis. Le règlement autorisait d'infliger des punitions aux malades telles l'imposition de la diète, la privation de vêtements, l'interdiction de promenade ou l'enfermement.
Lors de la guerre de 1870, les particuliers, les communautés religieuses et les hôpitaux se mobilisèrent dans un élan patriotique pour porter secours aux blessés. La loi du 7 juillet 1877 relative à l'organisation des services hospitaliers de l'armée dans les hôpitaux et les hospices civils incita l'Intendance militaire du 3e corps d'armée de Caen à passer convention avec l'hôtel-Dieu de Caen pour y pérenniser l'accueil des militaires par temps de guerre ou de paix. En 1881, le service militaire n'était toujours pas établi à l'hôtel-Dieu, la commission administrative n'ayant pas encore défini de grille tarifaire.
En dépit des travaux d'aménagement, les bâtiments monastiques s'avérèrent peu adaptés, engendrant des problèmes d'hygiène et des épidémies récurrentes contre lesquels le personnel médical lutta difficilement par la mise en place d'une politique de confinement dans des espaces distincts. Son échec révéla in fine au fil du temps l’inadéquation des bâtiments conventuels et une carence médicale à une époque où la science progressait pourtant dans ce domaine.
L’hospice (1909-1984)
Le 14 mai 1897, la commission administrative des Hospices civils de Caen vota, à l’initiative du maire, la désaffectation de l’hospice Saint-Louis qui regroupait vieillards et enfants abandonnés, incurables et infirmes. La construction d’un nouvel hôpital fut décidée d’après les plans de l’architecte municipal Charles Auvray - supplanté par Charles Prosper Vaussy nommé architecte des Hospices civils de Caen -, sur le terrain de l’ancien Clos Vaubenard, hôpital inauguré en 1908. Le transfert accompli en 1914, l’ancienne abbaye aux Dames accueillit jusqu’à la Seconde Guerre mondiale près de 600 vieillards, hommes et femmes valides et invalides, et plus de 150 enfants de l’Assistance publique. Les militaires malades ou blessés bénéficièrent encore de cette hospitalité. La commission des Hospices de Caen assurait la gestion commune de l’hospice et de l’hôpital voisin. La communauté des Servantes de Jésus, à qui fut confiée la gestion d’individus en souffrance, imposa aux pensionnaires des conditions de vie très rudes, selon des règles disciplinaires courantes à l’époque. Nombre d'enfants furent enfermés dans les cellules pour voie de fait ou insubordination, comme en témoignent les graffitis conservés dans les cachots de l'aile sud des bâtiments conventuels. Punitions humiliantes et travaux forcés à la ferme étaient le lot commun des jeunes pensionnaires. Les pratiques en matière d’éducation et de soins des enfants évoluèrent vers davantage d’humanité après 1945. Durant les deux conflits mondiaux, les services de médecine de l'hôpital voisin s'installèrent dans les bâtiments de l'hospice qui abritèrent les sinistrés et la population des quartiers avoisinants durement touchés lors des combats de la Libération (juin 1944). L'établissement accueillit des enfants handicapés jusque dans les années 1960, avant qu'ils ne soient orientés vers des structures spécialisées. L'aile nord du cloître abrita un temps les rapatriés de la guerre d'Algérie (1963-1965). Enfin, le foyer qui accueillait les enfants confiés au service de l'aide sociale à l'enfance ferma en 1975.94. L'hôpital [vue de l'entrée et des ailes nord et du Pressoir depuis la place Reine Mathilde].- Carte postale, éditions Gaby, Artaud Père et Fils éditeurs, avant 1966. (Collection particulière).
L'hospice étant destiné à accueillir des individus d’âges très différents, l’ancien couvent fut aménagé à plusieurs reprises en fonction de l’évolution des besoins par les architectes des Hospices de Caen. De nouvelles constructions furent érigées, empiétant sur le parc, qui ont été en grande majorité détruites lors de la rénovation de 1983. En 1909, Charles-Prosper Vaussy fit édifier un corps de bâtiment en retour d’équerre de l’aile nord-est, abritant au rez-de-chaussée des caves à cidre et un pressoir, au-dessus desquels fut logé le quartier des filles et, dans le pavillon d’angle situé dans son prolongement à l’est, une crèche. Avec Pierre Dureuil (1896-1985), il fournit le devis d’une pouponnière pour accueillir les nourrissons de l’Assistance Publique, qui fut ouverte en lisière sud-ouest du parc en avril 1935. Durement touché par les combats de juin 1944, en particulier dans ses parties hautes, l’ensemble monastique fut progressivement restauré au gré des crédits alloués au titre des Dommages de guerre, sous la direction de Pierre Dureuil. Aile ouest du cloître ruinée par les bombardements de 1944.- Photographie, Art Photo, 1944. (Archives municipales de Caen. 8 Fi 2).L’église perdit l’intégralité de ses verrières durant le conflit, tandis que les parloirs avaient été endommagés à l'ouest. L’architecte en chef des monuments historiques, Jean Merlet (1910-1976), en supervisa la réfection et repensa le réaménagement liturgique du chœur (1959-1968). Dès les années 1950, alors qu'il dirigeait les travaux d'aménagement intérieur des salles dans les anciens bâtiments claustraux, Pierre Dureuil élabora les plans et devis de plusieurs bâtiments, qui empiétèrent sur les cours et jardins (allées secondaires du parc classées au titre des sites en 1932), dont ceux du foyer et du groupe scolaire des pupilles. Le bâtiment des pupilles garçons, réceptionné en novembre 1960, existe toujours. Ceux du groupe scolaire (détruit), réceptionnés le 26 juin 1963, avaient été fournis par la Société technique de préfabrication (S.T.P.), établie rue Gaston Lamy à Caen, en remplacement de baraquements. En juin et octobre 1967, deux planchers de l'aile nord s'effondrèrent entraînant l'évacuation de plusieurs dortoirs. A la suite, un programme de remise en état de cette aile et de celle du Pressoir fut engagée par les Hospices civils sur les plans de Pierre Dureuil.
Construction du groupe scolaire du foyer des pupilles-filles : façade sud-est.- Diazotype, Pierre Dureuil, janvier 1960. (CHU de Caen. T 327).
Lourdement impactés durant les bombardements alliés de juin 1944, les quartiers de Calix, Saint-Gilles et Calmette environnant le site de l'hospice furent profondément modifiés par la Reconstruction. Les immeubles collectifs édifiés place Saint-Gilles sur les plans de Marc Briaud de Laujardière (1946) inquiétèrent dans un premier temps les sociétés savantes locales, craignant une atteinte à la perspective et aux abords de l'église classée de la Trinité. Il n'en fut rien cependant, les modules architecturaux s'agençant harmonieusement pour créer un tissu urbain d'une belle homogénéité servie par l'emploi systématique du grand appareil en pierre locale et un vocabulaire architectural d'une grande sobriété, mettant au contraire en exergue les architectures monastiques et hospitalières. Rue des Chanoines et quartier Saint-Gilles en direction du nord-ouest depuis la tour ouest de l'église.Les constructions des autres quartiers environnants furent peut-être moins heureuses. L'accélération de leur urbanisation à la fin des années 1960 desservit quelque peu les abords nord et sud du site, par des constructions moins qualitatives, qui n'ont pas bénéficié, comme en centre-ville, d'un plan d'aménagement suffisamment rigoureux.
Vue est du quartier de Calix depuis la tour de la croisée de l'église.
Vue de la façade méridionale de l'aile nord étayée à travers une baie de l'aile ouest du cloître.- Photographie, 1980. (CHU de Caen. Non coté).Lors de l'enquête sur l'humanisation des hospices (avril 1968), l'établissement possédait 406 lits équipés disposés dans des dortoirs et des chambres collectives, d'un cabinet médical et d'une infirmerie, soit une trentaine en moins par rapport à 1936, alors que la population caennaise avait doublé. Dans les années 1970, les bâtiments historiques continuèrent de se dégrader. En 1972, à la suite d'un affaissement du plancher des combles, un étaiement de la charpente de l'aile ouest fut réalisé pour éviter tout effondrement. Le rez-de-chaussée de l'aile nord était déjà en grande partie étayé. Malgré leur état et compte tenu de leur intérêt enfin reconnu, les bâtiments monastiques furent classés au titre des monuments historiques par arrêté du 24 juin 1976, à l'exclusion de l'aile du Pressoir et du bâtiment dit aile Sainte-Anne alors promis à la destruction. Ce dernier, qui sera finalement conservé, fut aménagé en pavillon de rotation (travaux réceptionnés le 25 juillet 1980) pour les personnes âgées de l'hospice sur les plans de Claude Renouf, suite à la décision de transférer une partie de cette population dans les locaux plus adaptés de l'ancien couvent de la Charité (route de Falaise).
Un site patrimonial restauré, siège de l'administration régionale
La loi de décentralisation du 2 mars 1982 marqua une étape importante dans le processus de régionalisation engagé voilà plus de trente ans par la France. L’attribution de compétences propres donna naissance à une nouvelle administration qui exigeait des bâtiments adaptés. C’est dans ce contexte que le Conseil régional de Basse-Normandie décida de racheter les bâtiments claustraux de l’abbaye, pour y implanter son siège, puis son parc. Il mena la réhabilitation du domaine en deux phases, de 1983 à 1985 pour les bâtiments conventuels, y compris ses cours, et en 1991-1992 pour les jardins, permettant au domaine de recouvrer son intégrité architecturale et sa dimension patrimoniale.
Détail du cadastre de la ville de Caen délimitant les parcelles à acquérir par l’établissement public de la Basse-Seine pour le compte de l’établissement public régional.- Tirage, Ech. d’origine 1/15000e, Préfecture du Calvados, Direction générale des impôts, 1983. (Caen, Région Normandie, service des archives).Le 31 janvier 1983, le Conseil régional de Basse-Normandie décida en séance plénière l’acquisition auprès du Centre hospitalier régional universitaire des bâtiments conventuels et terrains de plus de 12 hectares pour un montant de 11 millions de francs. Pour cela, il sollicita l’établissement public de la Basse-Seine (aujourd’hui EP foncier de Normandie) qui acquit le bien pour le rétrocéder ensuite à la collectivité, suivant l’acte de vente du 8 juin 1983. L'église paroissiale Saint-Gilles resta quant à elle propriété du Centre hospitalier régional. La Région dut attendre l’achèvement du transfert des grabataires au centre de la Charité (route de Falaise), effectif à la fin de 1984, pour en avoir la pleine jouissance, l’établissement public de la Basse-Seine se chargeant de reloger l’Institut d’anthropologie, qui occupait depuis septembre 1980 à titre gratuit l'aile nord-est (actuellement hôtel de Région).
Aménagement des services dans l'ancienne abbaye aux Dames : plan d'ensemble [rez-de-chaussée], état actuel.- Tirage, Georges Duval, novembre 1982. (Région Basse-Normandie, service des Archives).Lorsque l’architecte en chef des monuments historiques, Georges Duval (1920-1993), présenta son rapporta le 4 septembre 1981, les anciens bâtiments conventuels, classés le 24 juin 1976, présentaient un certain nombre de désordres structurels et de dénaturations inhérentes à la fonction hospitalière. Les bâtiments conventuels étaient en partie étayés. Le projet de Duval avait une double finalité : réhabiliter l’architecture classique des bâtiments tout en donnant à voir les marques du temps et l’adapter d’une manière respectueuse à sa nouvelle dévolution. Les travaux menés au titre des monuments historiques concernèrent en priorité le nettoyage des façades, la réhabilitation des voûtes du cloître et de son pavement, des maçonneries de l’escalier d’honneur et des toitures, des huisseries et des vitreries, les modifications de cloisonnement. La destruction de cloisonnements modernes permit de rendre aux salles disposées autour du cloître leurs proportions initiales. Les façades bénéficièrent d’un nettoyage qui révéla l'élégance de l’élévation classique. Les châssis vitrés à petits carreaux, qui fermaient les arcades du cloître, furent retirés au profit d’un verre épais, qui maintenait la vue sur la cour plantée. La réfection des maçonneries et des toitures, des voûtes et des pavements du cloître assainit les bâtiments et redonna aux volumes une unité. La destruction programmée de plusieurs corps de bâtiment - l'aile du Pressoir, en mauvais état, le dispositif d'accès depuis l'ancienne cour du cloître au parc, attesté au 18e siècle, la pouponnière et, bien évidemment, les bâtiments préfabriqués, comme le groupe scolaire des pupilles -, visait à retrouver une cohérence architecturalement homogène datant de la période de l’Hôtel-Dieu (1821-1908).
208-Caen-L'Entrée de l'Hôtel-Dieu (côté Parc).- Carte postale, Lévy Fils et Cie, entre 1901 et 1909. (Archives diocésaines de Bayeux et Lisieux).Dans les étages prirent place les bureaux et salles de réunion, tandis que la salle des assemblées du conseil régional fut établie à l’extrémité sud de l’aile nord-est. En janvier 1986, ce fleuron de la cité caennaise avait retrouvé son intégrité. Cette 1ère tranche de la réhabilitation se montait à 51,5 millions de francs. "Parmi les Conseils Régionaux de France, celui de Basse-Normandie aura été l'un des plus beaux cadres de travail, moyennant un coût d'installation parmi les plus bas" (Lucien Musset). L'opération se termina par l'aménagement de l'aile sud du cloître en février de l'année suivante.
En décembre 1990, l’établissement public de la Basse-Seine racheta au centre hospitalier le parc d’une superficie de 54 000 m2 pour 3 millions de francs voté en séance du conseil régional du 26 décembre 1990. Les maîtrises d'ouvrage et d'œuvre furent assurées respectivement par le conseil régional et les services techniques de la Ville de Caen. À l’issue d’un concours (1991), sa réhabilitation fut confiée aux paysagistes Michel et Ingrid Bourne assistés par un confrère local, Loïc Degroote, pour un montant de 10 millions de francs. Les documents iconographiques du 18e siècle servirent de base à sa conception. Inauguré en septembre 1992, le parc a été baptisé du nom de celui qui avait initié sa réhabilitation, Michel d’Ornano. Les services techniques en ont assuré l'entretien jusqu'en 2005. En 2003, des accès indépendants furent créés au nord et au sud, afin de préserver le parc de toute circulation automobile. Dans le même temps, la place Reine Mathilde fut redimensionnée pour valoriser l'abbatiale et l'entrée créée pour l'hôtel-Dieu.
Vue sud-est depuis la bibliothèque Alexis de Tocqueville : le canal et le quartier de Calix en contrebas de l'abbaye aux Dames.La réforme territoriale engagée en 2013 aboutit au 1er janvier 2016 à un nouveau découpage administratif, grâce auquel la Normandie retrouva une unité territoriale aux frontières voisines de celles du duché, et à la désignation de l’abbaye aux Dames comme siège de l’autorité de la Région. Afin de rassembler les différents services de la collectivité, un nouveau bâtiment fut édifié rue Vaubenard, à l'emplacement du jardin potager monastique, par les agences L2 Architectes et DHD Architectes en 2017.