Le four à pots
En 1919, Eugène Legrain avait simplement un droit sur le four B 467, comme d’ailleurs sur le pressoir B 466, alors que ce four à pots avait été propriété de l’exploitant potier jusqu’en 1876. En effet, jusqu’en 1920, le four utilisé par Eugène Legrain était la propriété de Noémie Desjardins Bonnesœur : quand la fabrique s’arrêta, le dernier potier du Placître en devint propriétaire ainsi que du pressoir.
Sur un terrain plat, s’élève à environ 5,5 m par rapport au sol environnant le tertre formé par le four qui est en partie emmotté dans une masse de terre et de pierres. La butte ainsi formée s’inscrit dans un rectangle d’environ 15 m de long (nord-sud) sur 12 m de large (est-ouest).
Ce four se compose d’un tunnel longitudinal d’une longueur d’environ 11,5 m pour une largeur variant de 1,9 m au sud à 1,25 m au fond du tunnel, dans la partie la plus étroite. Ce couloir voûté en plein cintre édifié avec des grosses briques présente une hauteur moyenne sous clef de 1,8 m (IVR25_19895000081X) Four à tirage horizontal : entrée du tunnel et cheminée, vue prise du sud.. Cette voûte est épaisse d’une quarantaine de centimètres. La capacité de la chambre de cuisson ainsi formée peut être estimée à environ 30 m³. Les parois latérales du tunnel sont constituées intérieurement de grosses briques lutées en surface par un revêtement d’argile et de tessons qui est fortement vitrifié sous l’action des cuissons successives.
Du côté de l’emmottement, les murs du tunnel sont formés d’une maçonnerie de pierres sèches. Epais d’environ un mètre, parois de briques comprises, ces murs possèdent des fondations quasi inexistantes qui reposent sur un substrat rocheux.
Du Sud au Nord, l’intérieur du tunnel (cf. Lien Web : Vue axonométrique du four réalisée par Giovanni Coppola, architecte) se compose tout d’abord, d’un foyer aménagé avec des briques couvrant une superficie de l’ordre de 2,5 m². Cette aire de chauffe précède une sole pleine ascendante vers le nord : le foyer est situé en dessous du niveau de la sole, soit 10 à 15 cm en contrebas.
La sole, constituée de multiples recharges de sable sur une épaisseur de l’ordre de 30 cm, décrit une pente ascendante régulière d’environ 5 à 6 % depuis l’entrée du tunnel jusqu’au fond. Cette pente devait permettre un tirage convenable.
Au fond du tunnel, sont établies deux marches maçonnées reposant sur la roche (IVR25_19895000082X) Four à tirage horizontal : intérieur du tunnel.. Celles-ci ont pu servir d’étagères pour poser des poteries, et en même temps, elles devaient aider à guider la flamme vers la cheminée. En effet, en examinant la voûte sous plafond au fond du tunnel, on remarque une série de trous d’échappement des gaz qui correspondent aux carneaux de la sole perforée (grille) d’un laboratoire situé au-dessous, dans la cheminée.
Sur la partie restante de la voûte, 10 trous placés symétriquement de part et d’autre de l’axe du tunnel sont des trous à sel chacun d’une dizaine de centimètres. Ce tunnel était protégé, au début du XXe siècle, (IVR25_19875000069ZB) par une toiture à deux pans, orientée dans son axe et reposant, de part et d’autre, sur des murets maçonnés. Des tuiles plates à crochet couvraient ce toit.
L’autre partie essentielle du four est la cheminée qui est placée à l’aplomb septentrional du tunnel.
La cheminée forme un massif de plan presque carré (4 m Nord-Sud pour 4,3m est-ouest). Construction parementée en pierres (grès) de module moyen (0,2 à 0,4 m), la cheminée a des parois particulièrement épaisses variant entre 0,9 m au Sud et 1,5 à l’ouest. Des pièces métalliques placées en guise de cerclage, aujourd’hui disparues (IVR25_19875000069ZB) renforçaient la maçonnerie de la cheminée et en empêchaient l’éclatement éventuel. Une porte étroite, large de 0,55 m, installée au milieu de l’élévation sud de la cheminée, permettait l’accès à un petit laboratoire à sole suspendue juste au-dessus du fond du tunnel (IVR25_19895000083X) Four à tirage horizontal : entrée du laboratoire inférieur et sole du laboratoire supérieur de la cheminée, vue du sud. . De plan légèrement trapézoïdal, ce laboratoire avait une capacité évaluée à 3 m³.
Une fouille archéologique1 a révélé, à l’avant du four, une organisation de l’espace, sol dallé, murets, laissant penser à l’existence d’une construction en appentis établie sur la façade Sud du four. Ainsi, un abri léger, construit principalement en bois, constituait une véritable loge ouverte assurant la protection des chauffeurs et le stockage du bois et des braises.
Sur le sol de cette loge, la fouille a révélé cinq importantes pièces en fonte (IVR25_19895000081X) bardées de ferrures. Deux autres éléments de ce type sont inclus dans le pavage. Ces pièces devaient appartenir à un système de fermeture du four. En effet, sur l’un des éléments, une échancrure semi-circulaire a pu servir pour alimenter la fournaise.
Ce four intermittent à flammes directes chauffé au bois se compose donc de deux parties essentielles, d’un tunnel où s’exerçait un tirage horizontal – la pente de la sole et le rétrécissement du couloir du fond du tunnel accroissant cet effet de tirage -, et d’autre part, d’une cheminée aménagée en laboratoires, où le tirage est vertical.
L’orientation nord-sud du tunnel, bouche ouverte au Sud, a pu être choisie pour obtenir un tirage optimum.
Le dispositif ingénieux d’aménagement de la cheminée en structures de cuisson semble avoir été commun à tous les fours à pots gérois ayant fonctionné à l’époque contemporaine. Il permettait de tirer profit des différences de température régnant entre la fournaise et le débouché supérieur de la cheminée. De la sorte, le four de potier était apte à cuire, dans une même fournée, des grès qui exigeaient environ 1200 à 1300°C à l’intérieur du tunnel, et des céramiques non grésées à pâte orange, dans les laboratoires de la cheminée.
En somme, le four de modèle gérois est un appareil de cuisson à tirage mixte.
La fabrication
L’extraction de l’argile
Au cours du XIXe siècle, nous voyons apparaître fréquemment les potiers du Placître parmi les signataires de marchés d’achat de terre à pots extraite à la Haute-Chapelle et à Saint-Gilles-des-Marais, près de Domfront (Orne). Par une convention du six novembre 1831, sept potiers de Ger, dont Gabriel Esneu Hautebrousse potier au Placître, s’engageaient solidairement à fournir aux autres potiers de Ger de la terre à pot extraite à Launay et à la Goulande (communes de la Haute Chapelle et de Saint-Gilles-des-Marais), sur des terrains leur appartenant. Vers 1840, Gabriel Esneu utilisait 3000 sommes d’argile par an, soit 300 tonnes de terre (une somme de terre extraites à la houe équivalait à 100 à 125 kg d'argile). Vers le milieu du XIXe siècle, pour transporter cette argile, extraite à une quinzaine de kilomètres du bourg de Ger, les potiers faisaient appel à des voituriers appelés "goulandiers" qui ne faisaient pas partie du personnel des fabriques.
Au début du XXe siècle, les choses avaient évolué. Les potiers allaient chercher eux-mêmes l’argile sur les lieux d’extraction : à cette époque, Roussel et ses ouvriers assuraient le travail de carrière. Pour le transport de l’argile, les potiers étaient alors équipés d’attelages adéquats. Dans la vente de meubles et marchandises des consorts Legrain à Eugène Legrain en 1904, on relève : "une grosse voiture dite banne estimée 120 F, une voiture verte dite banne estimée 150 F,un tombereau estimé 60 F."
La préparation de la pâte
Arrivée à la poterie, la terre était mise en terrier. Devant l’atelier, au Sud, un tas d’argile grise a pu être mise en évidence : ce lieu pourrait correspondre à un emplacement de stockage de la terre à pots. Cette argile avait une valeur marchande non négligeable, expliquée entre autres, par le prix du transport. Dans l’inventaire de 1904, un lot de terre à pots est inscrit pour 350 F. Dans la poterie Legrain, l’argile était travaillée de façon traditionnelle.
L’argile était marchée, puis, la terre était coupée et pétrie sur un établi. Parmi les biens meubles inscrits dans l’état de 1904, figuraient deux tables, probablement deux tables à pétrir la pâte. L’argile utilisée par les potiers de Ger était additionnée de sable fin qui constituait un dégraissant efficace.
Le façonnage
En 19042, la poterie Legrain disposait de roues à pots (roues à bâton) et d’un tour, probablement un tour à pied, pour le tournage de la poterie. Le tour était en place devant la fenêtre méridionale la plus à l’ouest. La poterie Legrain produisait aussi de la terre cuite architecturale comme l’atteste un "moule à briques" recensé dans la vente de 1904.
Le séchage
Pour mener à bien le séchage des produits fabriqués, l’établissement disposait de plusieurs "ouvroirs" et autres pièces susceptibles d’accueillir cette céramique non cuite. En premier lieu, l’atelier qui pouvait être chauffé pouvait servir au séchage, ainsi que le grenier situé au-dessus de cette pièce.
À cet effet, 5 poêles à bois sont mentionnés dans l’acte de 19043. Pour faciliter la manutention des pots à sécher, ceux-ci étaient déposés sur des planches. En 1845, ce n’étaient pas moins de 250 "ais ou planches de Hêtre permettre les pots à sécher" qui étaient en stock dans la poterie de Gabriel Esneu4. Soixante ans plus tard, il est fait mention d’un lot de "planches à pots" estimé à 191 F, à la poterie Legrain5.
La cuisson
L’enfournement
Les poteries n’étaient disposées dans le four en fonction du degré de cuisson exigé pour chaque pièce : dans le tunnel, les pièces à gréser, dans les laboratoires de la cheminée, les poteries nécessitant une chauffe moins violente.
Pour parfaire le tirage à l’intérieur du four, des espaces suffisants devaient être aménagés au sein de la charge pour faciliter la circulation de la flamme.
La chaleur la plus importante régnant sous la voûte, c’est là qu’étaient installés les objets les plus délicats. Vue la pente de la sole, il y avait nécessité de caler les empilages de pots. A cet effet, les nombreux pavés (format 0,20 m de section), fortement vitrifiés et parfois défournés, portant sur l’une de leurs faces une empreinte circulaire d’un diamètre de l’ordre de 10 à 45 cm, pouvaient servir pour poser les pièces à cuire.
Dans ce four, l’encastrage des produits fins ("touines" ou tabatières, tasses, etc.) a été pratiqué si l’on en croit les nombreuses "cazettes" trouvées en cours de fouille à l’avant du four6. Celles-ci sont des grands pots aux parois épaisses percés de trous circulaires centimétriques. Une fois la charge en place, les portes d’enfournement des laboratoires de la cheminée devaient être murées avec des maçonneries de briques, tandis qu’à l’avant du four existait un dispositif en partie ouvert devant le foyer pour alimenter la fournaise.
La chauffe
La cheminée du four et la toiture au dessus du tunnel.- Carte postale, début XXe siècle. (Collection particulière, Houben).Le feu se faisait à l’avant de la charge, sur une airée pavée. Selon Mauger7, la cuisson dans un tel four, durait 100 heures environ, soit 4 jours et 4 nuits. Pour mener à bien une cuisson, il fallait environ 50 à 55 stères de bois8. Les fours à pots exigeaient ainsi des quantités considérables de combustible. Vers 1840, le potier Gabriel Esneu, qui cuisait dans les deux fours du Placître (B 458 et B 467), utilisait annuellement environ 500 cordes de bois, soit 1500 stères permettant une bonne vingtaine de fournées9.
D’après Mauger, le prix du bois formait 25 % du prix d’une fournée10. Ce bois était trouvé sur le territoire communal ou dans les communes voisines, chez les particuliers (bois des haies) ou par achat de coupes dans la forêt domaniale de la Lande Pourrie. Pour vidanger les coupes achetées, Eugène Legrain avait une charrette à bois.
D’après le témoignage de René Levayer, il y avait plusieurs "barges" ou grands tas de bois à proximité du four. Le bois était fendu par quartiers d’environ 1 mètre de long. Sur une carte postale ancienne représentant le four Legrain (IVR25_19875000069ZB) , du bois est empilé sur le côté du four : ainsi, stocké près de l’entrée du tunnel, le combustible pouvait être séché par des chauffes précédentes. Fendu en quartiers, le bois donnait une chauffe plus violente que de simples billes.
La cuisson exigeait une alimentation constante du foyer, ponctuée par d’éventuels débraisages. Dans la vente de 1904, concernant la poterie Legrain, parmi tous les articles, figurent les "outils du four tels que rabot, pelles, crocs estimés dix francs".
En fin de chauffe, du sel était jeté par les carneaux ou trous à sel ménagés dans la voûte du tunnel. Chacun des trous était recouvert par une terrine renversée comme l’a attesté la fouille. D’après Mauger11, 35 kg de sel étaient nécessaires pour chaque fournée. La combustion de ce sel permettait de glaçurer les pots. Le refroidissement et le défournement. Il fallait attendre au moins deux jours avant de pénétrer à l’intérieur du four : on donnait de l’air à la charge ouvrant progressivement les portes d’enfournement et les carneaux jusqu’à refroidissement. Le tri et la sortie des pots pouvaient alors s’opérer mais la casse au défournement était généralement élevée : Mauger a pu l’évaluer à un dixième de la charge. Les importantes couches de tessons observées dans l’emmottement du four B 467 l’indiquent largement. Les pièces cassées ou comportant des défauts étaient rejetées sur les côtés. Différents accidents de cuisson ont pu être observés sur les rebuts recueillis sur le site : poteries sur-cuites, moutons, céramiques fendues et accidents de coloration ont été relevés. Les déchets de céramique servaient fréquemment à l’encaissement des chemins. Ce type de réemploi a été observé sur le site même.
La vente des meubles et marchandises consorts Legrain à Eugène Legrain, le 23 mai 1904 nous fait connaître la charge du four juste avant le défournement :
1°/ Quatre mille écuelles moyennes estimées deux cents francs,
2°/ Quatre mille tabatières estimées deux cents francs,
3°/ Deux cents terrines chicandiaux estimées cent francs,
4°/ Cent quarantains estimés 100 francs,
5°/ Quatre mille pots à confitures estimés cent francs,
6°/ Cinquante pots à laits quarantains estimés cinquante francs.
Ensemble huit cents francs.
soit 13 000 pièces de toutes tailles.
A la même époque, Mauger12 estimait le prix d’une fournée à 1000 à 100 francs, soit un peu plus que le prix de l’estimation de la vente Legrain.
Les dépenses pour une telle fournée selon M. Mauger, se répartissaient en :
- 150 F pour l’argile 15 % du prix de vente
- 250 F pour le combustible 25 % du prix total
- 200 F pour le paiement des ouvriers 20 % du prix total
- La marge bénéficiaire représentait environ 40 % du prix de vente.
Produits et débouchés
Les poteries bonnes pour la vente étaient entreposées dans les magasins à pots.
En 184513, la poterie de Gabriel Esneu avait 22 845 pièces cuites et non cuites en stock, estimées à 1162 F. Soixante ans plus tard, en mai 190414, la poterie de la veuve de Michel Legrain renfermait 7232 pièces représentant un stock évalué à 903,15 F.
Les poteries cuites devaient être stockées dans les « ouvroirs et les magasins » comme le note la vente de 1904, mais dans l’inventaire après décès de Gabriel Esneu en 1845, il est procédé à l’"inventaire de la poterie tant dehors que dans les divers appartements"15.
Parmi les formes fabriquées au Placître chez les Legrain, on relève des pots à miel, des pots à onguent, des pots à lait, des cruches, des bouteilles (plus de 10 000 dans l’inventaire de 1845), des carafes, des pots de chambre, des buires, des pots à crème, des pots à confitures, des tasses, des écuelles, des chaufferettes, des tabatières, des terrines, des pots à encre, des tuyaux, des pavés, des briques Ger (Manche) - Poteries diverses en terre de Ger.- Carte postale, début XXe siècle. (Collection particulière, Houben).(IVR25_19875000073ZB).
Si la fabrique ne disposait pas de catalogue de vente, la lecture du catalogue de la poterie d’Augustin Véron à Ger et à Brouains (années 1890) permet d’utiles comparaisons : les prix et les formes fabriquées sont sensiblement les mêmes.
Ainsi, la poterie Legrain produisait une céramique d’usage aussi bien pour la table (terrines, écuelles, cruches, carafes, sucriers, beurriers, etc.) que pour la laiterie (pots à lait, pots à crème, terrines), pour le jardin (pots à fleurs) et pour la construction (tuyaux, briques). Les produits fabriqués étaient avant tout des grès ; seules quelques formes comme les chaufferettes ou certaines terrines étaient non grésées (pâte orangée).
Quelques pots étaient estampillés en creux à la fabrication. Parmi le matériel archéologique recueilli, nous avons relevé une estampille V.T. sur un pot à confitures, deux estampilles P.T. (Pierre Théot) sur des cols de pots à beurre, une estampille A.J.E. ou A.J.B. sur un autre col de pot à beurre, une estampille I.G.E sur le col d’une bouteille sans anse et une estampille G.E (Gabriel Esneu) sur le col d’une bouteille sans anse. Ce marquage semble n’avoir été employé que jusqu’au milieu du XIXe siècle : il n’était pas systématique et concernait d’ailleurs qu’une petite partie de la production. Les débouchés exacts de la poterie d’Eugène Legrain ne sont pas connus : aucun livre de comptes, aucuns témoignages oraux précis ne permettent d’en brosser la moindre esquisse. Notre potier, comme ses confrères, devait écouler sa marchandise au niveau local et dans les départements voisins (Orne, Ille-et-Vilaine, Mayenne, etc.).
"Les deux cadres estimés quarante francs", "les deux bâches estimées trente cinq francs", et les différentes voitures et attelages, les équipages et les trois chevaux mentionnés dans la vente de 1904 suggèrent qu’Eugène Legrain assurait au moins une partie du transport de ses marchandises. Eugène Legrain assurait, dans une moindre mesure, la publicité de sa fabrique, en employant des factures et des enveloppes à entête.