La chartreuse du Val-Dieu : de la fondation à la restauration (12e-21e siècles)
La fondation et le développement du temporel
Au milieu du 12e siècle, la fin de l’indépendance du duché de Normandie oblige les Rotrou à modifier leur stratégie politique et à se rapprocher de leurs voisins, les comtes de Blois et deVue de la chartreuse du Val-Dieu depuis l'étang aux chèvres au nord. Chartres qui, par leurs alliances matrimoniales, affirment leur ancrage au cœur de la famille capétienne1. Le mariage de Rotrou III2 avec l’une des filles de Thibaud IV, Mathilde de Blois3 à la fin des années 1140 ou au début de la décennie suivante, ouvre un nouveau chapitre de l’histoire comtale. Cet événement contribue à réactiver l’alliance avec la maison de Blois, considérablement affaiblie à l’époque de son grand-père Geoffroy II (1079-1099), et à étendre le réseau d’influence de cette maison à laquelle est concédé en décembre 1158, par le roi Henri II, le château de Bellême qu’elle avait perdu voilà plus de quarante ans. Le rapprochement des Rotrou avec ces seigneurs, qui se poursuit dans les années 1160-1170, se manifeste dans plusieurs actes de Rotrou III. Celui de la fondation de la maison cartusienne du Val Dieu4, en 11705, en porte également la marque puisqu’il mentionne l’aide et les conseils de son beau-frère Guillaume de Champagne, évêque de Chartres et de Sens6, dont le comte7 a bénéficié. Les copies de la charte de fondation ainsi que le Recueil sur la Chartreuse du Val-Dieu8 donnent le nom des témoins cofondateurs du Val Dieu : Mathilde de Blois, son fils Geoffroy III et son épouse Mathilde de Saxe (1171-1210)9. Cette fondation n’est pas le fruit du hasard. Elle s’inscrit dans l’histoire familiale, Rotrou III nourrissant le même intérêt que son père et son grand-père pour les nouveaux courants monastiques, en particulier pour les ordres cartusien et trappiste. Passant outre l'hostilité épiscopale sagienne, Rotrou III décide d’implanter cette nouvelle maison de chartreux dans une partie du Perche réputée des plus inhospitalières et déshéritées, au nord de la forêt de Réno, entre Longny et Mortagne situés à l’ouest de la rivière de la Commeauche. Comme dans la plupart des fondations cartusiennes du 12e siècle, elle est implantée à la périphérie du pouvoir politique et religieux, ici de la principauté et du diocèse de Chartres, ce qui en fait un point d'ancrage certes marginal au plan territorial mais relativement important à terme pour le renforcement du pouvoir politique des comtes du Perche, encore incertain en cette zone de confins, et le développement économique de la région. A sa création, elle est confiée à Simon, prieur du Mont-Dieu, près de Sedan et à Ingelbert, prieur du Val Saint-Pierre, près de Vervins (Aisne)10. La charte de fondation a été par la suite vidimée et ratifiée par Louis IX en 1233.
Conformément aux Coutumes (règle) écrites par le prieur Guigues en 112711, l'acte de fondation de la chartreuse détermine le périmètre du désert12, implanté au lieu-dit du Val du Diable, qui comprend sur environ 4 km de côté une partie de la forêt et des terres, soit 663 hectares, et lui confère des privilèges. Si les seigneurs abandonnent leurs droits sur la forêt, les paysans s'opposent violemment à la vente de leurs terres, obligeant le pape Alexandre III à prendre une bulle en 1180 pour réduire le domaine. L'église monastique est consacrée en 1181 par Froger, évêque de Séez, avec l'assistance de son homologue chartrain récemment nommé, Pierre de Celle13. A partir de 1247, les moines accroissent leur domaine par l'acquisition de terres situées en dehors son périmètre, notamment vers le nord et l'ouest. Ils obtiennent également des dons, parfois assortis de rémunérations du donataire au donateur comme cela se pratiquait souvent en pays coutumier par les institutions religieuses, et acquièrent des rentes selon le même procédé. Tout en exploitant les terres situées aux abords du monastère selon le mode du faire-valoir direct, les moines recourent, à l’instar des seigneurs, aux baux viagers et aux concessions en censive pour rentabiliser les propriétés plus éloignées en s'appuyant sur les exploitants en place. Cette évolution se retrouve consignée dans les Statuta Antiqua approuvés en 1259, qui avalisent l'extension du périmètre initial du désert comme l'acquisition de terres en son dehors.
De la guerre de Cent Ans aux guerres de religion (1337-1598)
A la veille de la guerre de Cent Ans (1337), la chartreuse joue un rôle économique non négligeable dans cette partie de la province et ses nombreux revenus lui permettent de mieux résister aux aléas de l'histoire, en particulier durant la guerre de Cent Ans. Grâce aux donations successives, la communauté fait reconstruire et agrandir ses bâtiments au fil des siècles. Pierre II d'Alençon (1340-1404), qui reçoit le comté du Perche par lettres royales du 26 décembre 1377, est l'un de ses grands bienfaiteurs. La portée des travaux qu’il a contribué à financer reste cependant mal connue faute de sources14. La reconstruction partielle de l’église (portions de murs, voûte) et l’érection d’une nouvelle porte d’entrée du monastère en seraient les éléments les plus marquants. Il aurait également favorisé la construction d’une habitation en dehors du cloître15. Dans son testament16, il prévoit plusieurs donations à la chartreuse du Val Dieu. Il affecte 80 livres de rente pour établir quatre nouvelles cellules17 et agrandir la communauté qui compte à cette époque 8 ou 9 moines. Il formule le vœu d’être inhumé dans l’église abbatiale aux côtés de sa fille Jehanne, suivant en cela une pratique répandue parmi les princes du bas Moyen Age18 - tels Philippe le Hardi enterré en 1386 à la Charteuse de Champmol près de Dijon (Côte-d’Or), autre fervent admirateur de l’ordre cartusien, ou Arthur III de Bretagne dans celle de Nantes en 1445 – sans pour autant vouloir fonder une nécropole dynastique19. Le choix de cet emplacement relève d’une inclination personnelle du prince des Lis pour l’ordre cartusien, qui connaît un regain de faveur à la fin de l’époque médiévale, tout en répondant à des motivations religieuses et politiques répandues dans l’aristocratie20 : confier le salut de son âme à un ordre érémitique reconnu pour l’austérité de sa règle restée authentique, faire œuvre d’humilité et de piété en renonçant à la pompe funèbre, à l’exemple de son aïeul Pierre de France, fils de Louis IX, et enfin, légitimer son pouvoir, dont l’imposition n’a pas été de soi, en un territoire éloigné du centre névralgique de la principauté (Argentan), à la confluence du duché de Normandie, des comtés de Chartres et du Maine. Au décès de Pierre II, le 20 septembre 1404, son fils Jean Ier confirme les donations. En 1419, Henri V place le monastère sous sa protection, deux ans après avoir été saccagé par les troupes anglaises. Des travaux, mal documentés, sont menés à la fin du 14e siècle puis au 16e siècle, sous les priorats de Jérôme de Corre (1530-1546) et Jean Lassère (1546-1567)21, qui font rebâtir la cuisine, le petit cloître et enfin le grand cloître22. C’est après le passage des Calvinistes en 1562 qu’émerge l’idée de reconstruire totalement le monastère23.
Au temps du catholicisme triomphant
Les travaux de réhabilitation ou de reconstruction sont menés progressivement au gré des moyens et des donations. Le 12 mars 1563, les moines obtiennent du roi Charles IX, l’autorisation de vendre jusqu’à concurrence de 8 000 livres de bois pour les financer24. De nouvelles donations y contribuent, tant financières que foncières. Au 17e siècle, les moines procèdent à la réédification de l'église conventuelle. C’est l’ingénieur et architecte du roi Pierre Le Muet (1591-1669) qui en livre les plans25. Après avoir œuvré à Paris, notamment sur le chantier du Val-de-Grâce, il poursuit sa carrière en province, intervenant dans la région, notamment au château de L’Aigle26. L’église se présente comme un édifice orienté à vaisseau unique qui s’étend sur quatre travées et que surmonte un clocher implanté à l’entrée du chœur monastique.
Cartusia Vallis Dei, province cartusienne de France-sur-Loire.- Huile sur toile, Jean-Baptiste (?) de Cany, 1688 (musée de la Correrie, Saint-Pierre-de-Chartreuse).Du fait de la rareté des sources documentant les différentes campagnes de travaux, il est tentant de recourir à l’iconographie. La vue perspective signée et datée de 1688 par un certain "de Cany"27 reste à ce jour la représentation la plus ancienne connue du monastère avant sa reconstruction au siècle suivant. Elle montre des bâtiments hétérogènes, en matière de style et d'époque, qui résultent de plusieurs campagnes de travaux menés à la fin du 14e siècle, au 16e siècle et durant la seconde moitié du 17e siècle. Est-ce que tous les bâtiments représentés existaient en 1688 ou certains étaient-ils en projet ? Il n’est pas possible de répondre avec certitude. Cette grande toile fait partie d’une série de 79 « cartes » conservées au musée de la Correrie de la Grande Chartreuse (située sur la commune de Saint-Pierre-de-Chartreuse) représentant l’ensemble des maisons de l’Ordre à compter de la fin du 17e siècle jusqu'au 19e siècle pour les plus récentes. Il est important de rappeler que cette initiative, due au ministère général de l'Ordre, dom Innocent Le Masson (1675-1703), se révèle être l'une des plus prestigieuses campagnes iconographiques entreprise à l'instar d'autres ordres au lendemain des guerres de Religion. Les objectifs en sont bien connus : tout en exaltant la foi catholique romaine, ces "cartes" étaient un instrument de connaissance et de contrôle des bâtiments des chartreuses essaimées dans toute la chrétienté. L'obligation de soumettre tout projet de construction aux institutions centrales de l'Ordre avait pour finalité d’en renforcer la rigueur que le prieur de la Grande Chartreuse précise en commentant les chapitres des Statuts relatifs aux bâtiments des chartreuses de la Disciplina ordinis cartusiensis (1582). Plus ou moins habiles, ces "cartes" posent bien évidemment la question de la fiabilité historique de la représentation car plusieurs sont restées à l'état de projet et ne montrent donc pas les bâtiments dans leur état réel. Celle de la chartreuse du Val Dieu a l’intérêt de donner un état plausible, ou projeté, antérieur à la reconstruction du 18e siècle, qui a fait table rase de toutes les constructions à l'exception de l'église et du grand cloître qui ont conservé leur implantation et, sans doute, tout ou partie de leur élévation. Il est certes difficile d'en attester l’absolue véracité car elle exalte avant tout "la signification du renoncement cartusien"28 et l'organisation de la vie érémitique mais aussi l’étendue de son emprise dans un espace magnifié. Cette « carte » traduit cette relation singulière au monde relégué au second plan qui montre ici le panorama d'une vaste étendue forestière issue de la Silva Pertica, res nullius (bien de personne) longtemps réputée impénétrable.
Vue de détail de la Cartusia Vallis Dei, province cartusienne de France-sur-Loire : l'étang poissonneux.- Huile sur toile, Jean-Baptiste (?) de Cany, 1688 (musée de la Correrie, Saint-Pierre-de-Chartreuse).C’est cette forêt que les moines ont en partie défrichée et aménagée en jardins et réserves d’eau poissonneuses visibles au premier plan où s'animent les seules figures esquissées du tableau. Au-delà du désert se découvre un paysage humanisé de vallées et de plaines bocagères. L'enceinte fortifiée, dont les courtines sont reliées par des tours rondes aux angles, délimite "la demeure de l'homme en quête de Dieu"29. Précédée de fossés, elle s'inscrit dans une clairière que protègent les flancs abrupts des coteaux dominés par un plateau peu élevé. Dans l’axe de la composition, le regard s’arrête en premier lieu sur la porte fortifiée dite du comte Pierre en référence à Pierre II, comte d’Alençon et du Perche, qui s’y était retiré plusieurs fois à la fin de sa vie et où reposait sa fille décédée en 1403.
Vue de détail de la Cartusia Vallis Dei, province cartusienne de France-sur-Loire : la chartreuse dans son enceinte.- Huile sur toile, Jean-Baptiste (?) de Cany, 1688 (musée de la Correrie, Saint-Pierre-de-Chartreuse).Au premier plan à gauche s’alignent les compartiments réguliers de l’hortus conclusus, protégé des vents et des prédateurs par de hauts murs, et dans l’axe, au-delà de la cour d’honneur, le cloître majeur dont l’organisation reflète le mode de vie semi-érémitique des Chartreux et où on distingue au centre une fontaine et dans un angle un cimetière. S’y adossent les ermitages30 comprenant chacun une cellule donnant sur un jardin, où les frères passent l’essentiel de leur temps, n’en sortant que pour suivre les offices : si leur architecture en est sobre, chacune est pourvue, selon les Coutumes, d'un lit, d'un oratoire, d'un foyer, d'un bureau et d'un atelier mais aussi d'un jardin planté ici de carrés, toutes choses jugées nécessaires à l'équilibre moral des moines. D’où l’emplacement de l’église, située à la jonction du grand cloître et du cloître mineur, bordé par les espaces de vie communautaire (chapitre, réfectoire, bibliothèque).
Vue de détail de la Cartusia Vallis Dei, province cartusienne de France-sur-Loire : la porterie, une partie de la cour d'honneur, le petit cloître et l'église.- Huile sur toile, Jean-Baptiste (?) de Cany, 1688 (musée de la Correrie, Saint-Pierre-de-Chartreuse).L’édifice reconstruit sur les plans de Pierre Le Muet semble, d’après la représentation de 1688, le seul à être couvert en ardoise, les autres bâtiments l'étant en tuile plate. La plupart des bâtiments sont en moellons enduits, avec ou sans chaînage d'angle, dont se démarque la porte fortifiée31 avec sa double entrée, piétonne et charretière, à pont levis et sa tour de guet. Le pan de bois semble réservé aux constructions à vocation agricole. Plusieurs bâtiments contrefortés devaient être voûtés comme les greniers, la cuisine et la salle des hôtes32. Les deux cloîtres, bien que reconstruits courant du 16e siècle, conservent au moins pour partie leurs arcades gothiques trilobées33. Dans le ciel de cette représentation idéale, domine un cartouche renfermant les armoiries, modifiées ici, de la chartreuse34, autour duquel vient s'enrouler un phylactère portant le nom de la chartreuse et la date de sa fondation : Cartusia Vallis Dei Fundata Anno 1170.
La reconstruction de la chartreuse au 18e siècle
Dès le 2e quart du 18e siècle, la chartreuse fait l’objet d’une série de travaux, tout d’abord sous le priorat de dom Jean-Baptiste Soucaric (1725-1755) qui fait réédifier le mur d’enceinte et le cloître majeur35, puis sous son successeur dom Aimé des Champs (1755-1780) qui recourt au R. P. J.-B. Miserey (1726-1786), un architecte de la congrégation de Saint-Maur, pour reconstruire une grande partie du monastère. Les donations contribuent là encore au développement et à l’enrichissement de la maison. La postérité a retenu la fondation que fit le 4 mai 1740 la veuve de Jacques de Bailleul, Marie de la Vove, dame de Bellegarde, pour deux nouvelles cellules et deux places de profès, assortie de terres36.
Nouvelle vue de la Chartreuse du Val-Dieu.- Estampe, Nicolas-Jean-Baptiste de Poilly, 1769 (musée Boucher de Perthes, Abbeville).C’est une estampe de Jean-Baptiste Nicolas de Poilly (1707-1780) qui permet d’attribuer au R. P. J.- B. Miserey le dessein de la reconstruction du monastère. Exécutée d'après ses relevé et dessin selon l’inscription portée dans l’un des cartouches, elle représente une vue perspective cavalière du site à l'issue de cette campagne de reconstruction. Précédant l’église et le grand cloître37, demeurés au même emplacement, les nouveaux bâtiments conventuels encadrent un jardin à la française précédé d’une cour plantée de parterres et d’arbres en alignement fermée au nord par une porterie38, par laquelle débuta la reconstruction en 1760 ou peu avant39, cantonnée de corps moins élevés abritant sur deux niveaux la buanderie et l'aumônerie40.
Vue de l'élévation nord de la porterie. De part et d’autre de la porterie, deux bâtiments identiques intégrés au mur de clôture accueillent à l’ouest la chapelle des femmes et à l'est la pharmacie. La basse-cour occupe partiellement le terrain de l’ancien jardin potager, le nouveau étant relégué plus au nord, à l’est des ermitages. Un ponceau enjambe un bassin maçonné41 qui départage la cour commune de celle régulière bordée par des corps de bâtiment, à l’élévation ordonnancée en travées régulières, disposés en U. Dans la cour dite régulière, qui faisait office de cour d’honneur, les ailes en retour d’équerre abritent d’un côté la bibliothèque et de l’autre le logement des hôtes. L’aile centrale, percée en son centre d’une porte monumentale formant un avant-corps et menant au grand cloître, comprenait le logement du procureur et les cellules des adjudicateurs des rentes et des bois. A l’ouest, entre l’aile occidentale de la cour régulière et l’église s’étend le petit cloître adossé à celle-ci. La gravure de Poilly, dont on doit souligner le caractère plus schématique que la peinture de 1688, ajoute à l'édifice de culte une abside au chevet plat, ainsi que des baies plus régulières. La salle capitulaire et le réfectoire sont logés dans un bâtiment mitoyen à l’ouest du petit cloître. Le logement du prieur se situe à l'est dans le prolongement de l’aile centrale de la cour régulière et bénéficie de sa propre cour, sur laquelle donne la boulangerie (figurant également sur la toile de 1688), érigée près de la basse-cour. Celle-ci est bordée à l’est par les bâtiments abritant caves et greniers, écuries et remises. Au nord, intégrée au mur de clôture, est implantée l’infirmerie des domestiques en face de laquelle se trouve le bâtiment réunissant sous un même toit la cuisine et le logement des domestiques.
Plan de mise au net des levés (avec métré) préalable au plan géométrique des bois de la Chartreuse du Val-Dieu.- Dessin à la plume, non signé, 1790 (AD Eure-et-Loir. 2 Fi 363/02).A noter que le plan de 1790, conservé aux Archives départementales d'Eure-et-Loir, localise également des écuries et des forges à l’ouest des bâtiments réguliers, en arrière du petit cloître et de l’église.
Bâti selon un plan axial, le domaine gagne en symétrie, à l’instar des demeures classiques. Les différents bâtiments s’organisent d’une manière plus rationnelle que prolongent les différents parterres plantés dans les cours successives, commune et régulière, dans celle du grand cloître et en avant du petit cloître.
Vue méridionale de la porterie et des bâtiments adjacents depuis le ponceau.
Cette rationalité, recherchée dès le siècle précédent, se répercute sur la gestion quotidienne du monastère et l’organisation de ses espaces. Elle est favorisée par la suppression des maisons-basses, en 167942, qui permet de centraliser intramuros l’administration du temporel et du spirituel. Le nouveau projet du Val-Dieu prévoit bien d’intégrer le logement du procureur qui a la charge de l’administration du temporel, avec l’accueil des hôtes, la gestion des frères convers et des officiers de maison. Ce qui ne signifie pas que les bâtiments de la maison-basse, dénommée Correrie – formée de cinq bâtiments répartis le long de la limite de la parcelle 113 du plan préparatoire de 1790 - implantée au nord du monastère dans le prolongement de l’étang éponyme non loin de la route de Longny, n’aient plus aucune utilité43. Ces évolutions n’entravent pas le spirituel. L’église, libérée de l’emprise des anciens bâtiments et cours, acquiert en visibilité. Conservée dans le parcellaire actuel, cette nouvelle assiette monastique, où se lit aisément le tracé de l’ancienne enceinte qui subsiste à l’état de vestiges, place le grand cloître au cœur de la clôture et s’étend désormais jusqu’aux limites de la forêt44. Des tourelles rondes renforcent le mur de clôture sans pour autant lui conférer un caractère défensif qui disparaît au profit d'une plus grande ouverture sur l'environnement dont la représentation a soigneusement gommé le relief escarpé pour se conformer à l'idéal d'une demeure seigneuriale aux champs. Une partie des anciens fossés sont devenus ainsi autant de sauts de loup des nouveaux jardins.
La reconstruction entreprise au 18e siècle s’accompagne d’embellissements intérieurs exceptionnels, notamment par la commande de lambris, de tableaux et de mobilier cultuel. A l’inverse des travaux d’architecture, au sujet desquels les sources manquent pour en documenter les différentes étapes de mise en œuvre, ceux touchant au décor ont laissé quelques noms. La communauté du Val-Dieu fait appel à des artistes d’horizons différents, œuvrant dans la région ou menant une carrière parisienne après avoir fait leur apprentissage auprès de maîtres renommés45. En rendant hommage aux fondateurs et bienfaiteurs de l’ordre et de la chartreuse du Val Dieu, ces embellissements inscrivent la reconstruction du monastère – dont l’architecture rompt avec l’esthétique médiévale - dans une filiation historique et spirituelle. Saint Bruno, fondateur des Chartreux, est à l’honneur mais aussi saint Paul ermite, tous deux représentés en 1768 par le peintre Guillaume Martin (Montpellier, 1737 – Paris, 1800). Les deux tableaux, déposés dans l’église Saint-Sauveur de Bellême depuis la Révolution, faisaient peut-être partie d’un décor plus important à l’image des cycles peints consacrés aux Pères du désert du Grand Siècle, souvent d’après des corpus de gravures flamandes, auxquels ne recourt pas ici Guillaume Martin. Ils montrent que l’évocation des grandes figures de l’érémitisme se perpétue dans les ordres religieux fidèles à l’esprit de la Réforme catholique qui prône le retour aux sources de la tradition monastique. Rotrou III comte du Perche présentant le plan de la chartreuse du Val-Dieu à ses fils.- Huile sur toile, Nicolas-René Jollain, 1766. (Musée des Beaux-Arts et de la Dentelle, Alençon).Quant aux deux tableaux, aujourd’hui accrochés aux cimaises de la salle des mariages de la mairie de Sées, ils honorent la mémoire de personnalités prestigieuses qui ont marqué l’histoire de la chartreuse du Val Dieu, son fondateur Rotrou III et son plus zélé bienfaiteur Pierre II de Valois, comte d’Alençon. Ils témoignent à la fois du patronage laïc prestigieux dont la maison a bénéficié à l’époque médiévale et du rôle joué par l’aristocratie laïque dans le développement de l’institution monastique que reprend inlassablement l’historiographie. Au sein des bâtiments conventuels, ces deux grands formats prenaient place dans le vaste salon des hôtes pour mieux signifier l’importance accordée à l’accueil des laïcs46, alors que s’accroissent dans le même temps les ressources et la domesticité. Leur iconographie ambitieuse ne pouvait qu’être confiée à un peintre confirmé, Nicolas-René Jollain (1732-1804)47 connu pour avoir participé au renouvellement du genre de la peinture d’histoire porté par le courant néo-classique, comme Guillaume Martin élève de Joseph-Marie Vien48.
Pierre II de Valois comte d'Alençon et du Perche et sa fille devant la chartreuse du Val-Dieu.- Huile sur toile, Nicolas-René Jollain, 1766. (Musée des Beaux-Arts et de Dentelle, Alençon).Les travaux sont interrompus par les événements révolutionnaires. Le sculpteur-ciseleur parisien Laitié49, à qui dom Christophe Antoine Gerle50 avait commandé « une décoration d’autel comprenant un tabernacle, chandelliers, girandolle et autres ornements d’une riche composition le tout en bronze d’oree d’or moulüe et d’un assez grand prix », doit suspendre son ouvrage le 23 août 1789, à la demande de dom Bruno Bascher dernier prieur du Val-Dieu, et malgré ses réclamations au Directoire, n’a toujours rien perçu en 179251. Le décret de suppression des ordres religieux du 2 novembre 1789 laisse nombre de paiements en déshérence.
Le domaine monastique proprement dit, de plus de 23 arpents, s’inscrit dans un terrain plus vaste de plusieurs centaines d’hectares dont les aménagements sont connus par deux plans de l’époque révolutionnaire (1790)52. Le mur de clôture, dans lequel s’inséraient six tours53, peu élevées, se doublait d’un fossé en eau qui ceinturait la partie septentrionale du domaine. Ce fossé avait pour fonction de collecter les eaux ruisselant en abondance vers le vallon, formant une cuvette peu profonde, cerné par deux rivières, la Villette à l’ouest et la Commeauche à l’est. Au-delà du mur d’enceinte, ce ne sont pas moins de 14 étangs, recensés en 1790, qui formaient un ensemble exceptionnel de réserves d’eau poissonneuses. Les plus petits se situaient majoritairement en marge du domaine, au sud (quatre étangs dont ceux de la Gautrie et de la Pestrollière), à l’ouest (2 étangs) et, à proximité des bâtiments monastiques, au nord-ouest (4 étangs). Le réseau d’étangs et de canaux était particulièrement développé au nord, dans l’axe du monastère, dominé par deux grands étangs, le premier dit aux Chèvres d'une superficie de près de 9 arpents et le second, légèrement plus grand s'étendant sur près de 11 arpents, aménagé dans l’axe du premier, à proximité de la Correrie qui lui a donné son nom. Ces deux étangs successifs, précédés au sud par un jardin potager, étaient séparés par l’avenue de la Vallée Madeleine. Autour se trouvaient trois étangs plus petits dont celui de la Bigotterie et de la Vigne aménagés dans le prolongement de l’étang de la Correrie. Au lieu-dit de La Vigne, trois réservoirs avaient été établis. Plan géométrique des bois de la Chartreuse du Val-Dieu.- Dessin à la plume, non signé, 1790 (AD Orne. 65 B 105).Ce réseau hydraulique se déployait dans un environnement forestier composé à quasi parité de bois taillis et de hautes futaies (soit un total de plus de 1 300 arpents) traversés par des chemins et des allées et, dans une moindre proportion, de bois affermés (10 arpents et 31 perches), de labours et de jardins (75 arpents et 87 perches), de prés et d’herbages (13 arpents 26 perches). Cet état des lieux, cartographié en 1790, donne des informations importantes sur la nature et l’étendue des aménagements opérés par les chartreux sur plusieurs siècles. Il montre comment les moines ont su tirer parti des contraintes topographiques pour exploiter le milieu forestier et domestiquer les eaux. Tout en permettant à la communauté de vivre en autarcie, ces aménagements ont favorisé une économie de proximité.
Pillage et dispersion (1789-1799)
La nationalisation des biens du clergé a des conséquences matérielles dramatiques sur la chartreuse confiée au district et à la Société Populaire de Mortagne dans l’attente d’une mise en vente. En 1791, Jean Chéron, marchand demeurant à Pullay près de Verneuil (Eure), propose au Directoire d’acquérir la totalité du site enclos de murs54 pour y établir une manufacture en utilisant le réseau de canaux alimentés par les réservoirs situés « au dessus de l’enclos », ainsi que l’étang « en face » et un moulin à papier qui subsiste non loin. Le 21 mai de la même année est dressée une estimation de six étangs et des bois avoisinants de la chartreuse55. Vue de l'étang aux chèvres et de la forêt depuis la porterie de l'ancienne chartreuse.Le domaine monastique se dégrade considérablement à partir de 1796 lorsque que le citoyen Jean Nicolas Toustain se rend acquéreur de la chartreuse et de ses dépendances56, pour la somme de 85 000 francs, le 28 fructidor an IV (14 septembre 1796)57. Sur le site, le nouveau propriétaire envisage d’établir « une blanchirie [blanchisserie] et une fabrique de toiles, ainsi que d’y faire quatre moulins à ciment, à eau, à foulon et à bled »58. Pour mener à bien ses projets, il « abat journellement les bâtiments », dévaste et enlève « tout ce qui dépend de son acquisition », justifiant ses actes comme autant de preuves de patriotisme59. La correspondance du Directoire exécutif se fait largement l’écho des « dégradations considérables » commis par l’acquéreur, qui vend à tout va les matériaux issus de la démolition des bâtiments, tout en condamnant le bris illégal des scellés apposés sur la bibliothèque. L’administration municipale du canton de Mortagne s’en émeut et dénonce l’inaction de la justice, mais est sommée dans un premier temps, sur ordre du ministre des Finances, de cesser les poursuites à l’encontre du propriétaire60. Les régisseurs de l’Enregistrement et du Domaine national ont bien saisi les conséquences délétères de cette surséance qui permet au citoyen Toustain de continuer en toute impunité « à abattre les bâtimens, les arbres fruitiers et autres, [faisant] argent de tout, sous prétexte que tout cela est nécessaire à un établissement qu’il projette, mais auquel on ne croit point parcequ’on ne lui connoit aucun moyen d’exécution ». L’incapacité des autorités publiques à stopper de tels agissements profite à l’acquéreur, lui facilite la dilapidation du bien qui, lorsqu’il sera à nouveau retombé dans le domaine public, aura perdu plus des trois-quarts de sa valeur61. Dans le même temps, le Département invite les Domaines à affermer le bien, « afin que la République en retire les revenus qui lui en appartiennent »62, contre lequel s'oppose le citoyen Toustain les 12 et 19 messidor an V (28, 30 juin 1797). A plusieurs reprises, celui-ci tente de proroger les délais de paiement de son acquisition. L’arrêté du 13 prairial an V (1er juin 1797), qui l’expulse officiellement des lieux et ordonne la saisie de ses biens, ne met pas un terme à son entreprise destructrice. Rien n’arrête le propriétaire déchu qui, aussitôt relevé de sa déchéance en vertu de la loi du 17 ventôse an V (7 mars 1797)63, poursuit, comme le relate l’administration municipale le 2 fructidor an V (19 août 1797), « la plus grande activité à la destruction d’un grand nombre de bâtimens dont il vend à vil prix les matériaux ». Le procès-verbal dressé par la commune de Feings le 8 fructidor an V (25 août 1797), indique que « la majeure partie des matériaux saisis (…) ont été enlevés par le citoyen Toustain au mépris de l’opposition faitte au nom de l’administration (…) » le 29 thermidor dernier (16 août 1797), « que le plus grand nombre de bâtimens couverts d’ardoise sont dépourvus de tous les plombs qui formoient leurs enfaitures » vendus en partie aux potiers de Saint-Mard-de-Réno. Par délibération du même jour, le conseil municipal décide d’envoyer six hommes de la 30e brigade d’infanterie légère en garnison à Mortagne, surveiller le site. La commune démunie de moyens obtient peu d’aide du Département dont les Domaines relèvent le silence assourdissant64. Le Directoire exécutif tente en vain d’obliger l’acheteur à solder son acquisition, lui accordant le délai d’un mois supplémentaire, par arrêté du 6 germinal an VI (26 mars 1798), qui restera sans effet. Dans une lettre adressée le 23 germinal an VI (12 avril 1798) au Département de l’Orne, le ministre des Finances se réjouit des mesures enfin prises par le Directoire exécutif pour « soustraire une propriété intéressante aux dévastations trop graves » et la réunir au domaine national avec la saisie de la totalité des meubles. Mais cette déchéance de propriété intervient trop tardivement après enlèvement d’une grande quantité de matériaux et de mobiliers dans un domaine également exposé aux pillages. Toustain continue en l’an VI de contester cette dépossession, se trouvant conforter dans son bon droit par la loi votée par le Conseil des Cinq-Cents « qui relève de la déchéance les acquéreurs des biens nationaux »65.
La nationalisation de la chartreuse pose rapidement la question du devenir des biens meubles. En demandant à ce que ce type de biens soit dissocié de la vente du fonds, auquel ils sont attachés, le Directoire exécutif n’ambitionne pas tant de les préserver que d’en tirer un bon prix. Les décors de lambris, créés en quantité au 18e siècle lors de la reconstruction du monastère, mais aussi les huisseries et planchers, sont particulièrement visés par cette directive. Les autorités considèrent que s’ils sont maintenus en place et vendus avec le fonds, ils n’augmenteront guère le prix de vente des immeubles. Cette stratégie spéculative justifie au Val-Dieu comme ailleurs la dépose de biens immeubles par destination. Elle s’accomplit tant bien que mal face à la « rapacité » du citoyen Toustain incapable d’assurer la sécurité du domaine où s’accomplissent nombre de vols de ces biens. D’après le procès-verbal dressé le 21 fructidor an IV (7 septembre 1796) par le citoyen Larüe, expert nommé, « il résulte que les lembry et boisures de la bibliothèque et deux tableaux étant dans cet appartement ne peuvent faire partie de la vente, qu’il en est de même du petit cabinet d’histoire naturelle étant au bout, dans toutes ces parties de deux tableaux et des quatre colonnes de marbres étant dans l’église, et de deux tableaux étant dans le salon de compagnie et représentant les fondateurs de cette maison », lesquels biens distraits de la vente devront être déposés aux frais de l’acquéreur66. La dispersion du mobilier dans les paroisses avoisinantes et dans les édifices publics d’Alençon (notamment son musée) permet d’en sauvegarder une partie67. Les biens meubles sont saisis le 1er messidor en V et leur adjudication est fixée le 14 du même mois68. Le 12 pluviôse an VII (31 janvier 1799), la municipalité de Mortagne décide de se porter acquéreur « de parqueterie et de boiserie » issues des démolitions perpétrées par le propriétaire déchu « pour être employées d’une manière utile au service public »69. La demande est pressante car il s’agit dans l’immédiat de remployer ce mobilier qualifié « de peu de valeur » pour monter un autel de la Patrie, une enceinte, un orchestre et une tribune dans l’église devenue un Temple en vue de célébrer les fêtes décadaires, ordonnées par les lois des 17 thermidor et 13 fructidor an VI (4 août et 30 août 1798). A terme, plusieurs églises de la région - outre Mortagne, Loisé, Longny et Bellême - reçoivent la chaire, les stalles ainsi que les lambris de style Louis XV qui ornaient le chœur de l’église du Val Dieu ; celle de Champs le maître-autel en marbre de Sienne, celles de Tourouvre et de Saint-Mard-de-Réno, les chasubles et autres ornements. Les ouvrages et lambris de l’ancienne bibliothèque sont transférés à la bibliothèque d’Alençon70.
Le temps de la reconversion et de la sauvegarde
Dépecée et abandonnée, l’ancienne chartreuse devient grande pourvoyeuse de pierres à bâtir. Les mutations de propriété se multiplient à un rythme soutenu dès la fin du Directoire et tout au long du 19e siècle. Les propriétaires insolvables se succèdent sans pouvoir mettre fin à sa ruine. Par contrat du 14 floréal an VII (3 mai 1799)71, le sieur Louis François Bion, négociant à Mortagne, en devient propriétaire pour la somme de 512 060 francs, puis la revend au sieur Jérôme François Vaudoré, marchand de bois, demeurant à Mortagne, lequel « a vendu, cédé et abandonné » au prix d’achat par devant notaire le 25 thermidor an XII (13 août 1804) au comte de Gontaut-Biron72, à la condition de faire « réserve jusqu’au 1er vendre de l’an quatorze [23 septembre 1805] d’un logement dans le bâtiment du portail pour l’habitation du Sr Lair dit La Rousse ainsi que du droit qu’il a accordé à ce dernier de continuer la démolition, qui se trouvant commencé[e] et d’enlever pendant cet intervalle les matériaux qui proviendront sans que cette faculté puisse s’étendre sur les bâtiments qui composent le portail et l’ancienne chapelle ensemble celui de la buanderie qui demeureront dans leur intégrité, ledit temps expiré tout ce qui se trouvera sur ledit lieu appartiendra de droit à l’acquéreur »73. Vue des ruines des cellules du grand cloître et, à l'arrière-plan, de la porterie depuis le sud-ouest.- photographie, abbé E. Duval, limite 19e siècle 20e siècle (AD Orne. 21 Fi : fonds Lemale).Si le site reste longtemps dans un état déplorable, que décrit d’une manière poétique William Dorset Fellowes en 181774, il existe dès 1804 une volonté de sauver ce qui peut l’être encore, à savoir la porterie et une partie des bâtiments adjacents. La porterie et la chapelle des femmes dite aussi des Dames ou Sainte-Anne, qui permettait aux femmes de suivre les offices, ainsi que l’infirmerie des domestiques, construite au sud-ouest de la porterie dans un angle du mur d’enceinte, sont les seuls éléments bâtis subsistants reportés sur le cadastre de 183075, de même que la ferme dépendant du monastère sise au lieu-dit du Grand-Boulay76. Celle-ci s’étend sur un vaste terrain à quelques centaines de mètres au nord-ouest de la chartreuse, anciennement entourée de fossés mis en eau et dotée d’une mare, comme l’indique encore le cadastre. Elle possède des bâtiments datés du 17e au 19e siècle dont certains ont disparu après 1830. Quant à la maison basse de la chartreuse du Val-Dieu, appelée Correrie, elle n'est plus matérialisée sur le cadastre de 1830 (parcelle 265)77. En 1836, le domaine du Val-Dieu passe entre les mains de François de Vanssay puis en 1847, de Raymond Chauveau, garde général des Eaux et Forêts, et en 1852 de Jean Bouvier Desnos. Julien Séguret, prêtre de la Grande Chartreuse de Saint-Pierre-de-Chartreuse (Isère), acquiert le Val-Dieu en 1870 dans le but de rétablir l’Ordre. Après deux années de tentative (1881-1882), le site est à nouveau mis en vente et acheté par Marie Bouvier Desnos78.
Les occupations successives du 19e siècle ont marqué le site et les bâtiments subsistants. La conversion de la porterie en logement n’a pas modifié fondamentalement son élévation extérieure mais plutôt ses espaces intérieurs qui ont été divisés pour être habitables. La façade antérieure de la porterie, orientée au nord, possède encore son décor sculpté, contemporain de sa construction en 1760, de figures en haut-relief de la Vierge à l’Enfant et des saints Bruno et Jean-Baptiste79 qui surmontent les anciennes portes charretière et piétonnes condamnées.Détail de la façade nord de la porterie : haut-relief de la Vierge à l'Enfant surmontant l'ancienne porte charretière. Du temps de l’abbé Desvaux, les girouettes des épis de faitage de son ample toiture en croupe arboraient les armes des premiers comtes du Perche80. A l’intérieur, les pièces conservent quelques aménagements du 19e siècle tels que tomettes flammées (issues de la production locale de la région de Mortagne, pièce centrale du rez-de-chaussée), plancher charpenté (pièce orientale du rez-de-chaussée), escaliers (escaliers tournants à balustres en bois menant à l’étage et à la bibliothèque aménagée dans les combles, corps central de la porterie). Certaines cheminées ont été détruites (extrémités des corps bas de la porterie), d’autres existent en marbre. La pharmacie, ainsi nommée dans la gravure de 1769, a été identifiée par l'Abbé Desvaux comme étant la chapelle Saint-Vincent initialement réservée aux frères convers et aux domestiques81. Ce bâtiment a été reconstruit symétriquement à la chapelle des femmes conformément au plan du siècle précédent, vraisemblablement à l’initiative de Charles-Marie Saisson, général des Chartreux (1863-1877), lors de sa tentative de rétablissement de l'Ordre au Val Dieu82, sur les fondations de l’ancienne chapelle dont il reste en façade principale la première assise en grès roussard et l’amorce d’un chaînage en brique à l’angle nord-ouest. Contrairement à la chapelle des femmes, son élévation, moins haute, est plus rustique : porte d’entrée dépourvue d’arc cintré et de fronton triangulaire, baies du deuxième niveau plus nombreuses (4 au lieu de 3) et moins hautes, enduit à pierre vue et non plein, bandeaux et chaînages en brique absents, pente du toit moins forte, deux cheminées. Ces différences corroborent une reconstruction à l’économie après 1830 qui a facilité sa reconversion, comme celle de la chapelle des femmes, en bâtiment agricole au 19e siècle83.
Vue d'ensemble depuis le sud-ouest du bâtiment est adjacent à la porterie reconstruit à l'emplacement de l'ancienne pharmacie dans le 3e quart du 19e siècle.
Les deux bâtiments à vaisseau unique, couverts d’un toit à longs pans, en croupe droite et ronde, se terminent en hémicycle. L’ancienne chapelle des femmes a quant à elle conservé son élévation bien que certaines de ses ouvertures aient été obturées (notamment la grande baie axiale). Elle a retrouvé son volume intérieur autrefois divisé par un plancher établi consécutivement à sa reconversion agricole, et a conservé en grande partie les éléments d’origine de sa voûte en berceau lambrissée, dont la charpente à poinçons et entraits possède un décor sculpté d’étoiles et de rosaces.
Vue de la chapelle des femmes depuis le sud-est.
Le toit à porcs situé non loin de la basse-cour a été construit après 1830, tandis que la remise actuelle a été bâtie à la fin du 20e siècle à l’emplacement des écuries et remises monastiques. L’ancienne infirmerie des domestiques, convertie en fournil doté d’un four hors-œuvre (non matérialisé sur le cadastre de 1830), sert actuellement de logement. Les autres bâtiments ou aménagements monastiques subsistent à l’état de ruine84 ou de traces85, au premier chef les cellules monacales mais aussi le mur d’enceinte et ses tours, mieux préservés dans sa partie occidentale86, les bornes et enfin, divers éléments du système hydraulique : bassins versants collectant l’eau (ou étangs dont certains sont actuellement à sec), fossés en eau (partiellement restitués sur la frange orientale du domaine), fontaines. Trois fontaines existent sur la frange est du domaine, dont une a reçu en 2021 une maçonnerie en grès roussard et moellons de silex ; une autre existe, qui a été murée, à l’ouest. Sur le cadastre de 1830 figurent les étangs, reliés par un ruisseau artificiel, qui témoignent effectivement du système hydraulique mis en place par les moines pour recueillir et canaliser les eaux abondantes du territoire.
Vue de l'ancienne infirmerie ultérieurement transformée en fournil, depuis le sud-est.
Ceux qui subsistent au nord présentent aujourd’hui à peu près les mêmes contours qu’en 1830, excepté celui situé en contrebas de la porterie, anciennement dénommé étang aux Chèvres, qui a retrouvé lors des travaux de remise en eau sa superficie de l’Ancien Régime. Au-delà du périmètre correspondant au grand cloître, entouré d’une ceinture sylvestre, s’étendent des herbages, des champs et des bois.
Vue paysagère avec le ponceau marquant la limite entre les anciennes cours commune et régulière.La propriété du Val-Dieu, dont les limites correspondent au périmètre de la maison cartusienne de la seconde moitié du 18e siècle, s'étend aujourd’hui sur un terrain de 50 hectares. Depuis 1997, date à laquelle il passe en d'autres mains privées, plusieurs travaux ont été effectués : remise en eau d’une partie des fossés et de l'étang septentrional, asséché au 19e siècle, abattage d’une peupleraie plantée à proximité des bâtiments, réhabilitation du ponceau maçonné du jardin enjambant des fossés mis en eau, réalisation d'un enduit "au clou" sur les façades de la porterie.
Vue des fossés en eau longeant le domaine monastique au sud-est.
Lors des Journées européennes du patrimoine, la propriété est ouverte à la visite, afin de faire découvrir au public la réhabilitation remarquable du site monastique.